Evénements
septembre 2009, Vincent Spletinckx
Sur un rythme de salsa
Comme il y a douze mois dans le nid d’oiseau de Beijing, le sprinter jamaïcain Usain Bolt a été la grande attraction des 12e championnats du monde à Berlin marqués par de nombreux exploits athlétiques favorisés, entre autres, par des conditions climatiques particulièrement estivales.
La piste synthétique bleutée a remplacé la cendrée rougeâtre et une ambiance plutôt bonne enfant a effacé les souvenirs de croix gammées et de saluts hitlériens. Pourtant, tout comme il y a près de trois quarts de siècle, un sprinter noir d’exception a été l’incontestable vedette des compétitions athlétiques organisées dans l’immense stade olympique de Berlin. Tout a changé, mais tout ou presque est identique. Même talent, même fluidité, même facilité et, chose étonnante, même modestie. Usain Bolt marche, ou plutôt vole, sur les traces de Jesse Owens, quadruple médaillé d’or aux Jeux de 1936 au nez et à la barbe des nazis.
Partout où il passe, Bolt déchaîne les passions et déplace des foules enthousiastes. Comme le soulignait Wilfried Meert à l’occasion du mémorial Van Damme, un tel engouement pour un athlète ne s’était pas vu depuis Carl Lewis dans les années 1980. Pourtant, lorsqu’il ne court pas, Usain Bolt garde les pieds sur terre : “Je suis un grand athlète, peut-être en passe de devenir une légende, mais je n’y suis pas encore.” Et il a raison, Bolt ! Sans être un spécialiste de l’histoire du sprint, il a compris que, contrairement à ce que de nombreux journalistes en manque de titres dithyrambiques semblent penser, il ne suffit pas de battre des records mondiaux pour devenir le plus grand sprinteur de tous les temps.
Certes, Usain Bolt domine le sprint mondial avec une telle marge de sécurité que cela frise l’insolence. Il n’est peut-être pas exagéré de parler de véritable phénomène ce sens que le Jamaïcain bouleverse la discipline en repoussant les “limites humaines” au-delà de ce qui semblait, il y a peu, concevable. Là où il est de coutume de progresser par sauts de puce, Bolt s’est permis d’améliorer les records mondiaux du 100 et du 200 m de quelque 11/100e de seconde. C’est phénoménal, même s’il convient de rappeler à ceux qui ont la mémoire courte que d’autres athlètes ont fait, en leur temps, mieux encore. Ainsi, Bob Hayes, autre phénomène exceptionnel de l’histoire du sprint, a amélioré le record mondial du 100m de 19/100e en 1964 et Michaël Johnson a pulvérisé son propre record du 200 m de 34/100e à Atlanta en 1996. Eux aussi ont repoussé les “limites humaines” au-delà de ce que l’on imaginait possible à leur époque. Et pourtant, tous les records, même les plus sensationnels, ont toujours été battus.
Ce qui frappe chez Bolt, au-delà d’une mise en action fulgurante pour un athlète d’un tel gabarit (1 m 96), c’est son évidente marge de progression. Comme Bob Hayes, qui n’avait pas 22 ans lorsqu’il quitta l’athlétisme pour les sirènes du football américain professionnel, Bolt est encore fort jeune (23 ans) et peut envisager de s’améliorer dans les années à venir, au contraire de Johnson qui était déjà âgé de 29 ans aux Jeux d’Atlanta.
En plus de ses exploits chronométriques, la bonne humeur et la spontanéité de Bolt en font un exceptionnel ambassadeur pour l’athlétisme aux quatre coins du monde. A l’image de Carl Lewis avant lui, de Michaël Phelps, Tiger Woods ou encore Roger Federer, il transcende les frontières sportives et génère un impact positif qui ne peut que susciter des vocations. Il n’est donc pas étonnant qu’il joue le rôle de locomotive de l’athlétisme jamaïcain qui, comme à Beijing l’an dernier, a été particulièrement à la fête sur les épreuves de sprint.
Ainsi, grâce à un départ sensationnel, la championne olympique Shelly-Ann Fraser s’est imposé sur l’hectomètre dans le temps remarquable de 10”73 (record de la Jamaïque de Merlene Ottey amélioré d’1/100e). Elle résiste de justesse au retour de sa compatriote Kerron Stewart, qui vient mourir dans son couloir, et l’Américaine Carmelita Jeter dont le pic de forme est peut-être arrivé un peu trop tard (comme le confirment ses victoires sur les Jamaïcaines tant à Zurich qu’à Bruxelles). Tout comme Bolt, Fraser apporte une bonne dose de spontanéité et de joie de vivre au sprint mondial.
Malgré cet enthousiasme, les Jamaïcains et les Jamaïcaines n’ont, heureusement serait-on tenté d’écrire, pas raflé toutes les médailles des épreuves courtes. Il convient de rendre un hommage tout particulier à Alyson Félix. De taille moyenne, mais pourvue de longues jambes fuselées, l’Américaine a dominé Veronica Campbell, double championne olympique de la distance, pour remporter une troisième couronne mondiale consécutive sur 200 m. De même, sa compatriote Sanya Richards n’a laissé à personne d’autre le soin de boucler le tour de piste en tête. Bien que dominatrice sur la distance depuis plusieurs années, Richards avait, jusqu’ici, toujours chuté sur le dernier obstacle. Elle s’impose en 49”00 et sa fin de saison (victoires à Zurich et Bruxelles en mois de 49”) démontre qu’elle avait particulièrement bien préparé ce rendez-vous.
L’attention médiatique accaparée par Usain Bolt nous ferait presque oublier que d’autres épreuves ont été disputées. Bien que moins exposé que le champion jamaïcain, Kenenisa Bekele a néanmoins été l’autre grand bonhomme de ces championnats du monde. L’Ethiopien a, en effet, réalisé un sensationnel doublé sur 5.000 et 10.000 m laissant, lui aussi, une irrésistible impression d’invincibilité. Son compatriote et prédécesseur Haile Gebreselassie l’a comparé à une gazelle tout en soulignant son exceptionnel sens tactique. Quel que soit le type de course, le champion éthiopien est toujours devant et ses adversaires ne savent plus à quel saint se vouer pour le terrasser. Bekele rejoint ainsi le club très fermé des athlètes qui ont remporté quatre titres mondiaux ou plus dans leur discipline de prédilection. L’Ethiopien est également le premier à réaliser le doublé 5.000-10.000 aux championnats du monde (qui ne sont organisés que depuis 1983), exploit qu’il avait accompli aux Jeux l’an dernier.
Comme il est de coutume, Berlin a été le théâtre des exploits, rires et larmes qui constituent l’un des principaux attraits de ce type de championnats. D’un grand kaléidoscope de souvenirs émergent, par exemple, un formidable concours de lancer du poids masculin au seuil des 22 mètres ou l’arrivée, dans un mouchoir de poche, du 110 mètres haies masculin. Terrence Trammell y décroche une cinquième médaille d’argent sans avoir jamais décroché l’or tant aux championnats du monde qu’aux Jeux ! La Britannique Jessica Ennis a mené l’heptathlon de bout en bout et s’est imposée, tout sourire. Son compatriote Phillips Idowu a remporté le triple saut au nez et à la barbe du champion olympique Nelson Evora après avoir tué le concours avec 17 m 73. Menacée par l’Allemande Friedrich et échaudée par sa défaite à Beijing face à Tia Hellebaut, Blanka Vlasic était sur ses gardes. En grande forme physique et mentale, elle a ainsi confirmé le titre conquis il y a deux ans à Osaka. Au contraire, Ielena Isinbayeva, trop confiante, a complètement manqué son concours de la perche. La “tsarine” enregistre ainsi sa première grande défaite internationale depuis 2003 et ses larmes resteront l’un des faits marquant des championnats.
Et du côté Belge me direz-vous ? Malgré les départs des emblématiques Tia Hellebaut et Kim Gevaert et la révision de nos ambitions à la baisse, nos athlètes ont tenu leur rang. Nombre d’entre-eux ont atteint les objectifs fixés (comme, par exemple, Elodie Ouédraogo et Olivia Borlée qui ont atteint le stade des demi-finales) et même amélioré leurs records personnels au bon moment. Bien que déforcé par l’absence de Kevin Borlée (meilleur performeur national de l’année en 44”88), notre relais 4 x 400 m national a été la cerise sur le gâteau belge. Antoine Gillet, Jonathan Borlée, Nils Duerinck et Cédric van Branteghem ont défendu crânement leur chance et ont échoué, avec brio, au pied du podium, laissant présager d’autres exploits lors des prochains grands rendez-vous.
Note technique
200m :
A Berlin, Usain Bolt a porté le record mondial du 100 m à 9”58 et celui du 200 à 19”19. C’est la première fois depuis une quinzaine d’années (en 1994 avec Burrell en 9”85 et Mennea en 19”72) que le record mondial du 200 m est moins rapide que celui du 100. Pourtant, au cours de son 200 m de Berlin, Bolt s’est montré plus rapide à la fois dans le virage (9”92 contre 9”96) et dans la ligne droite (9”27 contre 9”34) qu’à Beijing. Il est également le premier sprinter à descendre sous les 10” dans le virage du 200 m. Le Jamaïcain n’est cependant pas le plus rapide dans la dernière ligne droite puisque Michaël Johnson avait couvert la sienne en 9”20 lors de son record du monde en finale des Jeux d’Atlanta en 1996. Il y a plus de quarante ans, Tommie Smith, lui aussi grand coureur de 400 m, avait couvert les cent derniers mètres de la finale des Jeux de Mexico 68 en 9”31 en relâchant son effort à vingt mètres de la ligne et en levant les bras aux ciel en signe de victoire! Il est vrai que, victime d’une élongation en demi-finale, il était parti plus prudemment dans le virage.
Quelques-unes des lignes droites les plus rapides sur 200m:
9”20 (+10”12 = 19”32) Michaël Johnson à Atlanta (JO) en 1996
9”27 (+9”92 = 19”19) Usain Bolt à Berlin (WCh) en 2009
9”31 (+10”52 = 19”83) Tommie Smith à Mexico (JO) en 1968
9”34 (+9”96 = 19”30) Usain Bolt à Beijing (JO) en 2008
9”38 est. (+10”1m = 19”72) Pietro Mennea à Mexico en 1979
9”48 (+10”27 = 19”75) Joe DeLoach à Séoul (JO) en 1988
9”54 (+10”14 = 19”68) Frankie Fredericks à Atlanta (JO) en 1996
9”55 (+10”24 = 19”79) Carl Lewis à Séoul (JO) en 1988
100m :
Depuis une vingtaine d’années, la technologie (instruments de mesure, vidéos, etc.) permet d’analyser en détail les grandes courses de sprint et d’enregistrer les temps de chaque athlète par intervalles de 10 m. C’est sans surprise que l’on apprend que ces analyses ont permis d’établir qu’Usain Bolt a atteint la plus grande vitesse mesurée (dans des conditions régulières) en couvrant la tranche des 60 à 70 m de course en 0”81 soit à 12,3 m/s ou 44,4 km/h. Par rapport aux Jeux, où il s’était “contenté” de 12,2 m/s de vitesse maximale, c’est surtout à partir des 40 mètres de course qu’il a fait la différence (3/100e plus rapide). Dans les dix derniers mètres, là où il avait sensiblement relâché son effort aux Jeux, il est parvenu à conserver sa vitesse et à grappiller quelque 7/100e supplémentaires. Le Jamaïcain a parcouru les 30 derniers mètres en 2”48 (soit à 12,1 m/s de moyenne) contre 2”55 à Beijing et 2”56 pour Carl Lewis à Tokyo en 1991 ou Maurice Greene à Séville en 1999.