Les grands moments de l'athlétisme
décembre 2001, Vincent Spletinckx
Le 400 m : des origines à nos jours (3)
Ebranlé au cours des années 1960, le 400m poursuit toutefois dans les années 1990 son évolution sous l’impulsion de deux athlètes exceptionnels: Quincy Watts et
Michael Johnson.
“Monsieur cent mille Watts”
Dans un premier temps, Danny Everett et Steve Lewis ont occupé le devant de la scène. Aux sélections olympiques américaines de La Nouvelle Orléans, en 1992, Everett avait porté son record personnel à 43”81 en devançant Lewis et Quincy Watts. Ce dernier va pourtant progressivement prendre l’ascendant sur ses compatriotes.
Venu de Detroit, Watts a découvert l’athlétisme à quatorze ans. A 16 ans, il réalise déjà 20”97 au 200 m. Des accidents musculaires et une certaine désinvolture ralentissent toutefois sa progression sur 400m. Avec l’aide de l’entraîneur Jim Bush (celui-là même qui entraîna John Smith et Wayne Collett), Watts parvient cependant à se classer 3e des sélections pour les Championnats du Monde de Tokyo en 1991 dans le temps de 44”98. Souffrant d’une infection, il renonce à l’épreuve individuelle, mais couvre sa partie de relais 4x400m lancée en 43”4. En 1992, cet athlète grand (1m91) et puissant, confirme son potentiel en portant son record personnel à 43”97 en demi-finale des sélections olympiques.
A Barcelone, Watts impressionne en remportant sa demi-finale, en toute décontraction, dans le temps de 43”71, nouveau record olympique (effaçant ainsi Lee Evans) tandis qu’Everett est en perdition. En finale, il fait mieux encore. Parti très rapidement (20”9 au 200m), il l’emporte en 43”50, distançant très nettement le tenant du titre Steve Lewis (44”21) et le Kenyan Kitur (44”24). Enfin, couvrant sa portion de relais en 43”1, il participe au triomphe du 4x400m américain qui, en 2’55”74, améliore le record établi à Mexico près d’un quart de siècle plus tôt.
Le nouveau messie
Quincy Watts, vraisemblablement comblé par ces brillantes prestations, prend peu à peu ses distances avec l’entraînement et sa désinvolture provoque la rupture avec son coach. L’année 1993 ne confirmera donc pas l'ascension de Watts, mais bien celle d’un autre athlète exceptionnel.
Né à Dallas en 1967, à l’époque où Tommie Smith dominait le 400m, Michael Johnson a longtemps hésité et cherché sa voie athlétique. Malgré un talent indéniable, il ne progressa longtemps que de manière discrète. Ainsi, en 1986, son manque d’entraînement ne lui permet pas de faire mieux que 21”30 sur 200m, loin derrière les meilleurs athlètes juniors américains de l’époque. Pourtant, Michael est repéré par l’entraîneur Clyde Hart qui, malgré un style de course perfectible, relève en lui une réelle volonté : “Il est vrai que Michael n’est pas un sprinter classique, mais il y a chez lui des attitudes qui me rappellent celles de Jesse Owens… Je n’ai pas voulu modifier sa manière de courir car elle était naturelle, instinctive.” Bien lui en a pris, car en quelques mois d’un entraînement adapté, Johnson améliore significativement ses prestations sur 200m en réalisant 20”41 dès 1987 et 46”29 à l’occasion d’une première tentative sur 400m. En 1988, alors qu’il n’a pas encore 21 ans, il pointe déjà à 20”07 et 45”23.
Une série de blessures, dont une fracture de fatigue aux Championnats universitaires, condamne malheureusement Michael Johnson tout au long de la saison 1989. Pourtant, dès son retour en 1990, il accumule les performances de premier plan. Il descend pour la première fois sous les 20” au 200m (19”85) et réussit 44”21 sur le tour de piste. Malgré ces résultats encourageants, Michael préfère se concentrer sur l’épreuve du 200m aux Championnats du Monde de Tokyo en 1991 (20”01 avec un vent défavorable de 3,4 m/s !), laissant ainsi son compatriote Antonio Pettigrew s’imposer sur 400m en 44”57 de justesse devant le Britannique Roger Black et Danny Everett.
Aux Jeux Olympiques de Barcelone en 1992, la malchance rattrape Johnson. Alors qu’il s’est brillamment qualifié sur 200m en remportant les Trials américains en 19”79, il est victime d’une intoxication alimentaire en terre catalane et disparaît dès les demi-finales. Tout juste se console-t-il en participant à la victoire des Etats-Unis dans le relais 4x400m (où il réalise 44”0).
Dès l’année suivante, sur 400 m cette fois, Michael remporte à nouveau les sélections américaines en 43”74 devant Reynolds et Watts. En finale des Championnats mondiaux de Stuttgart, il part prudemment et passe au 200m en 21”65 contre 21”02 à Bada et 21”39 à Reynolds. Quincy Watts, dont une des chaussure part en lambeaux, est déjà distancé. Dans le virage, Michael Johnson accélère, couvre cette fraction de course en 10”47 et entre dans la dernière ligne droite en tête après 32”12 de course. Augmentant encore son avance, il passe la ligne d’arrivée en 43”65, améliorant une fois de plus son record personnel, devant Reynolds, Kitur et Watts. Le relais 4x400m américain lui offre l’opportunité de décrocher son premier record mondial. Bouclant son tour de piste lancé en 42”94, il réalise le relais le plus rapide de l’histoire et coupe la ligne en 2’54”29.
De manière surprenante, sa victoire sur 400m constitue son premier titre individuel d’envergure. Il domine encore largement les débats en 1994, en réalisant 43”90. Cette année-là, il réussit également son meilleur temps officiel sur 100m en 10”09 à Knoxville dans le Tennessee.
Aux Championnats du Monde de Göteborg en 1995, il s’apprête néanmoins à franchir une nouvelle étape. Il réussit effectivement un doublé unique dans les annales athlétiques en remportant à la fois le 200 m (en 19”79 devant le Namibien Frankie Fredericks) et sur 400 m, où il l’emporte dans le temps exceptionnel de 43”39 à 10/100e seulement du record mondial de Reynolds. Ce dernier termine second à plus de 8/10e du vainqueur. Johnson est parti beaucoup plus rapidement qu’à Stuttgart, passant à la mi-course en 21”20. Après un virage couvert en 10”35, il pointait au 300m en 31”55, plus vite qu’aucun autre athlète ne l’avait fait avant lui sur la distance. Ce n’est que dans la dernière ligne droite qu’il faiblit légèrement, couvrant le dernier hectomètre en 11”84, contre les 11”1 de Reynolds à Zurich.
La réparation olympique
Alors que commence l’année 1996, Michael Johnson est bien décidé à frapper un grand coup. Bien qu’il domine les épreuves du 200m et du 400m depuis plusieurs années, il n’a alors remporté qu’une seule médaille olympique dans le relais 4x400m de Barcelone.
Le premier coup de tonnerre a lieu en juin, aux sélections américaines organisées sur la piste ultra rapide d’Atlanta. En effaçant le record mondial du 200m détenu depuis 1979 par l’Italien Pietro Mennea, Johnson réussit là où Carl Lewis, Joe DeLoach et Mike March avaient échoué. Le temps affiché sur le panneau électronique du stade (19”66) semble alors indiquer une nouvelle ère sur la distance. Sur 400m, Johnson réalise une réplique pratiquement exacte de sa course de Göteborg. Passant à mi-course en 21”2 et au 300m en 31”64, il boucle son tour de piste en 43”44 devant Harry Butch Reynolds qui, en 43”91, descend sous les 44” pour la première fois depuis 1988.
A l’instar de sa prestation aux Championnats mondiaux de Göteborg, Johnson tente à Atlanta de devenir le premier athlète à réaliser le doublé sur 200 et 400m aux Jeux. En finale du sprint court, il réalise un exploit en améliorant son propre record mondial pour le porter à un extraordinaire 19”32. Il laisse Frankie Fredericks et Ato Boldon, pourtant tous les deux sous les 20”, à plusieurs mètres.
Cette débauche d’énergie et d’efforts, agrémentée d’un nombre important de séries et de courses accumulées sur quelques jours auront cependant raison de ses tentatives chronométriques sur le tour de piste. Débarrassé de la concurrence d’athlètes tels que Reynolds, Everett ou Watts, Michael Johnson domine nettement l’épreuve. Il passe au 200m en 21”22, mais il doit se “contenter” de 43”49, ce qui constitue néanmoins un nouveau record olympique.
En 1997 et 1998, Johnson est à nouveau le seul à descendre sous les 44”. Au passage, il décroche un troisième titre mondial consécutif sur 400m aux Championnats d’Athènes en 44”12. Tracassé par une blessure au bassin, il a quelque peu délaissé le 200m. Cette relative baisse de régime lui a toutefois permis de se concentrer sur le 400m et de se préparer admirablement pour le grand rendez-vous des Championnats du Monde de Séville en 1999. Motivé par la présence de sa famille et par la possibilité de conclure sa carrière sur un coup d’éclat supplémentaire, Michael Johnson suit à la lettre les instructions de son coach Clyde Hart et passe au 200m en moins de 21”5. Il entre dans la dernière ligne droite après 31”66 de course et parvient à minimiser sa perte de vitesse sur le dernier hectomètre pour arracher un nouveau record mondial en 43”18.
Le véritable feu d’artifice de fin de carrière sera réservé à l’année 2000. Johnson descend à nouveau sous les 20” au 200m et réalise le meilleur chrono absolu sur la distance officieuse du 300m en 30”85. A Sydney, il remporte son deuxième titre olympique sur 400m (ce que personne n’avait réussi avant lui) en 43”84. Il descendait ainsi pour la 22e fois sous la barrière des 44” alors que seuls six autres athlètes ont réalisé cette performance à ce jour.
Une épreuve de sprint
La boucle est bouclée. Au cours des nombreuses décennies qui ont écrit l’histoire de la discipline, tous les types de coureurs se sont essayés et affrontés sur le 400m. Pourtant, force est de reconnaître que ce sont les sprinters qui, en fin de compte, semblent avoir eu le dernier mot. L’organisation de l’épreuve sur un seul tour de piste et en couloirs a progressivement modifié son visage ouvrant la voie à une recherche de plus en plus effrénée de la vitesse pure.
Les coups de semonce répétés, à partir des années 1930, de Ben Eastman, Herbert McKinley ou George Rhoden, athlètes capables, sur des pistes en cendrée, de couvrir les deux cents premiers mètres d’un 400m en près de 21”, semblèrent annoncer la mise hors-la-loi progressive des coureurs de demi-fond. L’équilibre était cependant encore précaire comme le démontrèrent les performances d’athlètes venus du 800m comme Harbig, Wint et Juantorena. L’avènement de Tommie Smith puis de Michael Johnson a cependant fait pencher la balance de manière irréversible. Ce n’est certainement pas un hasard si ces deux champions d’exception sont à la fois les deux sprinters les plus rapides du siècle et les deux seuls à avoir détenu tout à la fois le record mondial du 400m et celui de 200m. A eux deux, ils pourraient symboliser l’évolution historique ultime du 400 m et la place qu’il occupe aujourd’hui dans le programme athlétique, celle d’une épreuve de sprint.
Notes
Photos & video(s) *
Le record mondial établit sur 400m par Michael Johnson aux championnats du monde de Séville en août 1999.
Quincy Watts en plein effort sur 400m aux Jeux de Barcelone en 1992. L'Américain remporte le titre en portant le record olympique à 43"50.
Michael Johnson remporte son premier titre mondial sur 400m à Stuttgart en 1993 devant Reynolds, Kitur et Watts tout en portant son record personnel sur la distance à 43"65.
Michael Johnson à l'arrivée du 400m des Jeux d'Atlanta en 1996. L'Américain y a réalisé un formidable doublé 200-400 et amélioré le record olympique du tour de piste (43"49).
En août 1999, aux championnats du monde de Séville, Michael Johnson réalise 43"18 et parvient enfin à s'emparer du record mondial établit en 1988 par Harry Butch Reynolds (43"29).
Aux Jeux de Sydney en 2000, Johnson devient le premier athlète à remporter un second titre olympique sur 400m.