Dernière mise à jour : 22 avril 2010 Dernière édition : mars 2010

Les grands moments de l'athlétisme

mars 2002, Vincent Spletinckx

Irena Szewinska, la “Reine de la piste”

Elle est la seule athlète à avoir détenu les records mondiaux du 100m, du 200m et du 400m. A une époque où l'athlétisme international ne constituait pas encore un plan de carrière, elle a dominé le sprint mondial pendant la majeure partie de ses 17 années d'activité, participant à cinq jeux Olympiques consécutifs et récoltant sept médailles dont trois d'or. Première femme à briser la barrière des 50 secondes dès son second 400m en 1974, elle a également remporté cinq titres européens. Cultivée, intelligente, élégante, modeste mais aussi très déterminée, la Polonaise Irena Kirszenstein Szewinska est l'une des plus extraordinaires athlètes de l'histoire et demeure l'incontestable “Reine de la piste” et du sprint.

Née le 24 mai 1946 dans un camp de réfugiés juifs de Leningrad en Union Soviétique, Irena Kirszenstein ne revint en Pologne, le pays de ses origines, que huit années plus tard. Maigre et fragile tout au long de son enfance, elle fut longtemps écartée des stades et des épreuves sportives par ses professeurs. Ce n'est que grâce à l'intervention énergique de son père auprès des autorités de l'école qu'Irena entama ses premières foulées athlétiques alors qu'elle avait déjà quatorze ans. Cependant, en quelques mois à peine, elle fit une démonstration éclatante de ses dons en remportant le championnat des lycées de Varsovie sur 60 mètres. Fièrement, elle découpa l'article de presse relatant son exploit dans le journal. Cet article, le seul qu'elle conserva jamais, devait déterminer l'ensemble de sa carrière sportive et devint une sorte de talisman qu'elle prit soin de ranger dans son porte-monnaie. Un autre événement avait eu une influence non négligeable sur le choix de sa carrière sportive. A l'instar du petit Carl Lewis hypnotisé par l'exploit de Bob Beamon au saut en longueur aux Jeux de Mexico, la petite Irena avait été subjuguée par les exploits (trois médailles d'or) de l'Américaine Wilma Rudolph aux jeux Olympiques de Rome. La gracieuse et légendaire “Gazelle Noire” venait de se trouver une digne héritière.

“Mens sana in corpore sano”

Dès ses 16 ans, Irena réalisait 11”9 au 100m, 25”4 au 200m et 5m72 au saut en longueur. Ces résultats encourageants lui permirent d'être sélectionnée dans l'équipe nationale juniore en 1962. Mais, déjà, appliquant la maxime du sage romain, “mens sana in corpore sano”, elle cumulait succès sportifs et honneurs académiques, remportant les championnats nationaux de mathématiques, ce qui lui permit d'entrer à l'Université de Varsovie en 1963. Encore fragile, maigre et dotée d'une technique de départ relativement catastrophique, elle n'en fut pas moins sélectionnée pour défendre les couleurs de son pays aux jeux Olympiques de Tokyo en octobre 1964. Elle réussit toutefois à ramener trois médailles, dont l'or olympique dans le relais 4x100m en devançant, contre toute attente et en 43”69 (nouveau record mondial), l'équipe des Etats-Unis. Sur 200m, elle se classa seconde en 23”13 juste derrière l'Américaine Edith McGuire, vainqueur en 23”05. Enfin, elle termina également seconde à la longueur grâce à un saut mesuré à 6m60, à quelques grains de sable de la jolie Britannique Mary Rand qui améliorait le record mondial de l'épreuve pour le porter à 6m76. En juillet 1965, Irena établissait son premier record mondial sur la distance du 100m en 11”1 à Prague. Un mois plus tard, sur 200m, à l'occasion d'un meeting opposant la Pologne aux Etats-Unis, elle devança les Américaines Edith McGuire et Wyomia Tyus (championne olympique du 100m à Tokyo) dans le temps de 22”7, améliorant de 2/10e de seconde le record mondial détenu par Wilma Rudolph et l'Australienne Margaret Burvill. Grande (1m76) et fine (60 kg), Irena s'initia à un entraînement musculaire de renforcement plus adapté au sprint. Si les premiers résultats de cette préparation intensive s'étaient déjà faits sentir au cours de la saison 1965, la Polonaise allait véritablement en récolter les fruits en 1966 à l'occasion des championnats d'Europe de Budapest où elle remporta pas moins de trois médailles d'or et une d'argent. Elle s'imposa en effet sur 200m en 23”1, au saut en longueur avec 6m55 et au relais 4x100m (44”4), ne se contentant de la seconde place que sur l'hectomètre (en 11”5). A la fin de l'année 1967, Irena Kirszenstein épousa un ancien coureur de 400m haies polonais devenu photographe de presse et répondant au nom de Janusz Szewinski. Lorsqu'elle se présenta aux jeux Olympiques de Mexico, en octobre 1968, elle avait la ferme intention de s’aligner et de briller tant au saut en longueur qu'en sprint. Malheureusement, elle sembla, dans un premier temps, en méforme et ne parvint pas à se qualifier pour la finale de la longueur. Découragée, elle envisageait de tout laisser tomber, mais céda aux insistances de sa fédération et s'aligna sur 100m. Elle n'eut pas à regretter cette décision, car, bien que terminant troisième en finale en 11”19 derrière les Américaines Wyomia Tyus (11”08, nouveau record mondial) et Barbara Ferrell (11”15), elle avait peu à peu retrouvé son état de forme et sa confiance. Ainsi, sa sérénité recouvrée, elle put réaliser une performance remarquable sur 200m, remportant son premier titre olympique individuel et portant le record mondial à 22”58 avec l’aide il est vrai d’un vent mesuré à la limite des 2m/s, mais surtout grâce à une extraordinaire ligne droite devant l’Australienne Raelene Boyle (22”73), sortie en tête du virage, et Jennifer Lamy (22”88). Elle prenait également une belle revanche en distançant Barbara Ferrell et Wyomia Tyus de, respectivement, quatre et cinq mètres.

Une pause carrière

Tant en 1969 qu'en 1970, tandis que le sprint mondial était dominé par la Taïwanaise Chi Cheng et par les Allemandes de l'Est Kandarr-Vogt et Renate Stecher, Irena décida de prendre ses distances par rapport à l'athlétisme, donnant naissance le 20 février 1970 à son fils Andrzej et décrochant, quelques mois plus tard, son diplôme d'ingénieur en économétrie (étude et prédictions des phénomènes économiques) à l'université de Varsovie. Elle tenta un retour à l'occasion des championnats d'Europe d'Helsinki en 1971 mais, malade, n'y fut que l'ombre d'elle-même et termina troisième du 200m en 23”3 et sixième du 100m en 11”6. Aux jeux Olympiques de Munich, en septembre 1972, elle fut éliminée en demi-finale du 100m et termina à nouveau troisième sur 200m (en 22”74), distancée par Renate Stecher qui, en 22”40, améliorait son record mondial, et par Raelene Boyle (22”45). C'était déjà ses troisièmes Jeux consécutifs et pour beaucoup, à plus de 26 ans, la grande coureuse polonaise avait fait son temps.

“Une course d'hommes”

C'est pourtant précisément dans ces conditions qu'Irena allait bâtir une grande partie de sa réputation et de sa légende. Faisant preuve d'intelligence, de détermination et surtout de courage, sans toutefois abandonner le sprint court, elle décida de tenter sa chance sur 400m. Cette épreuve en était alors encore à ses balbutiements. Longtemps considérée comme “une course d'hommes” elle avait été délaissée par les femmes. Il fallut ainsi attendre les années 1950 et 1960 pour qu'y soient enregistrées les premières performances dignes d'intérêt. La Russe Maria Itkina porta le record mondial à 54” en 1957 et à 53”4 en 1959 avant que la Nord Coréenne Sin Kim Dan ne lui fasse faire un bond vers l'avant en réalisant 53”0 en 1960, 51”9 en 1964, puis 51”4 et 51”2 peu avant les jeux Olympiques de Tokyo. Toutefois, la Corée du Nord s'étant retirée du mouvement olympique et de l'IAAF, ces performances ne furent jamais enregistrées officiellement et Sin Kim Dan n'eut pas l'occasion de participer aux Jeux où l'Australienne Betty Cutbert s'imposa en 52”01, huit ans après ses trois victoires olympiques de Melbourne sur 100, 200 et 4x100m. En 1968 à Mexico, à la surprise générale, la Française Colette Besson, grâce à un extraordinaire retour dans la dernière ligne droite, coiffa la favorite de l'épreuve, la Britannique Lillian Board, sur la ligne (52”03 contre 52”12). En 1969, s'entraînant plus durement encore qu'elle ne l'avait fait auparavant, Besson progressa encore, mais sa réussite avait inspiré d'autres athlètes, parmi lesquelles sa compatriote Nicole Duclos. Les deux Françaises se retrouvèrent aux championnats d'Europe à Athènes. Eprouvée par ses tentatives infructueuses de battre le record mondial dès les séries, Colette Besson paya le prix de ses efforts dans la dernière ligne droite de la finale. Bien que seconde (51”74 contre 51”72 à Duclos), elle était toutefois créditée elle aussi du record mondial officiel en 51”7.

La 1ère sous les 50 secondes

L'épreuve s'apprêtait pourtant à vivre un grand tournant. L'entraîneur français Yves Durand-Saint-Omer le pressentait lorsqu'il déclara à l'aube des années 1970 que “le 400m féminin compte trente ans de retard... Désormais il faut envisager une reconversion totale de nombreuses athlètes capables d'approcher les 11 secondes sur 100m.” C'est précisément la voie qu'avait décidé de suivre Irena Szewinska. En 1973, elle réalisait un premier 400m en 52”. Un an plus tard à peine, à l'occasion de son second 400m, le 22 juin à Varsovie, elle devint la première femme à descendre sous les 50 secondes. En 49”9, après un passage en 22”9 à la mi-course, elle améliorait le record mondial de la Jamaïcaine Marylin Neufville (51”02 en 1970) d'une seconde!

La “Reine de la piste” réclame sa couronne

Une semaine auparavant, Irena avait démontré qu'elle n'avait rien perdu de sa vélocité en couvrant, sur la piste de Potsdam, un 200m en 22”21, améliorant le record mondial de l'Allemande Renate Stecher. Par la même occasion, la Polonaise devançait cette dernière (22”75), mettant un terme à quatre années d'invincibilité. Distancée par Stecher à Helsinki en 1971 et à Munich en 1972, Irena Szewinska se devait de prendre une revanche. Elle confirma cette première victoire de brillante façon à l'occasion d'un duel historique dans le cadre des championnats d'Europe de Rome en septembre 1974. Malgré son retour au premier plan, Irena n'était toutefois pas considérée comme la favorite du 100m des championnats. Toujours en froid avec sa technique de départ, elle ne pouvait rivaliser avec la puissance de Stecher (69 kg pour 1m70). Et, en effet, celle-ci exécuta un départ parfait. Pourtant, s'appliquant à allonger sa foulée, Irena remonta progressivement son adversaire et l'emporta avec un bon mètre d'avance en 11”13. Sur 200m, elle franchit également la ligne devant Stecher en 22”51 contre 22”68. Dix ans après ses débuts sur la scène internationale, la “Reine de la piste” était venue réclamer sa couronne avec brio. Cette mainmise complète sur le sprint féminin, Irena Szewinska aurait probablement pu l'étendre jusqu'aux Jeux de Montréal en 1976 si le programme olympique lui avait permis de s’aligner à la fois sur le 200m et sur le 400m. Deux mois à peine avant le début des compétitions canadiennes, Irena s'était vue déposséder de son record sur le tour de piste suite à la performance (49”77) enregistrée par l'Allemande de l'Est Christina Brehmer à Dresde. La Polonaise avait néanmoins récupéré son bien en juin en couvrant le 400m du meeting Kusocinski en Pologne en 49”75. Sa forme du moment l'encouragea donc à tenter sa chance sur le tour de piste à Montréal. Elle devait y réaliser l'une des plus belles courses de sa carrière, remportant le titre olympique en 49”29, pulvérisant son propre record mondial de près d'une demi-seconde et laissant sa plus dangereuse adversaire, en l'occurrence l'Allemande Brehmer, à près de dix mètres!

Le baroud d'honneur

A plus de trente ans, Irena venait d'atteindre le sommet de sa carrière. Dans son encyclopédie de l'Athlétisme, Mel Watman a écrit que cette victoire de Montréal avait “renforcé les prétentions suivant lesquelles elle devait être considérée comme la plus grande athlète féminine de tous les temps.” Elle avait bouclé ses quatrièmes jeux Olympiques, remportant sept médailles (un record qu’elle partage avec l’Australienne Shirley Strikland de la Hunty) dont trois d'or (améliorant à chaque reprise le record mondial de l’épreuve). Classée à quatorze reprises parmi les dix meilleures athlètes sur 100, 200 et 400m, elle aurait pu envisager une douce retraite d'autant plus que la relève commençait à poindre plus que le bout du nez. C'était cependant mal connaître Irena. En effet, elle réussit à remporter une grande victoire internationale supplémentaire à la Coupe du Monde 1977 de Dusseldorf devançant, en 49”52 contre 49”76 et à l'issue d'un autre duel épique, celle qui prendrait sa succession sur 200 et 400m: Marita Koch. En prévision du redoutable finish de Szewinska, l'Allemande était partie sur des bases très élevées, passant au 200m en 23”1 et au 300m en 35”4, mais elle dut s’avouer vaincue : “Dès que je l’ai sentie à mes côtés, j’ai su que je serais battue.” Enfin, à 32 ans, la grande athlète polonaise parvint encore à décrocher une médaille de bronze sur 400m (en 50”40) aux championnats d'Europe de Prague en 1978. A Moscou, en 1980, participant à ses cinquièmes Jeux consécutifs, elle dut malheureusement abandonner tout espoir en demi-finale du 400m olympique suite à une blessure au tendon d’Achille. C’était une bien triste conclusion à une carrière athlétique exceptionnelle qui s’était étendue sur deux décennies. Au cours de celle-ci, Irena avait, outre ses sept médailles olympiques et ses dix médailles européennes, amélioré le record mondial du 100, 200, 400m ou du relais 4x100m à dix reprises. Entre 1973 et 1975, elle avait aligné une série de 38 victoires consécutives sur 200m. Entre 1973 et 1978, elle demeura invaincue à trente-six reprises sur le tour de piste. Enfin, elle avait terminé l’année 1974 en tant que meilleure athlète mondiale sur les trois épreuves du 100m (11”13), 200m (22”21) et 400m (49”9), un exploit que seuls Carl Lewis et Marion Jones (sur 100-200-longueur) ont réussi depuis.

Par amour du sport

Un observateur a dit un jour d’Irena Szewinska qu’elle “s’épanouit de la joie, de la beauté et de l’exaltation du sport”. Il n’est donc pas surprenant qu’elle ait souvent répondu aux journalistes qui se demandaient si elle n’était jamais fatiguée de sa (longue) carrière d’athlète : “Non, le sport est ma passion. De concert avec ma famille, c’est le sport qui m’a apporté mes plus grandes joies.” Dans le même état d’esprit, Irena est entrée au sein du Comité féminin de l’IAAF dès 1984 et est devenue membre du Comité Olympique en 1998. Elle est également membre de nombres associations sportives en Pologne. Enfin, elle fait partie du Comité Olympique chargé de la coordination de l’organisation des prochains Jeux d’Athènes en 2004.

Notes

Photos & video(s) *

A 31 ans, Irena Szewinska remporte une dernière grande victoire sur 400m face à la jeune Marita Koch à la Coupe du Monde de Dusseldorf en septembre 1977.
Irena Szewinska, la “Reine de la piste”
Irena Szewinska, ici aux Jeux de Montréal 1976, est la seule athlète a avoir détenu les records mondiaux des 100, 200 et 400m, ce qui lui valut le surnom de "Reine de la piste".
Irena Szewinska, la “Reine de la piste”
De Tokyo, en octobre 1964, Irena Szewinska ramène deux médailles d'argent et, sur ce document, une médaille d'or dans le relais 4x100m au nez et à la barbe des Américaines.
Irena Szewinska, la “Reine de la piste”
Après avoir décroché une médaille de bronze sur 100m, Irena Szewinska remporte le 200m des Jeux de Mexico 1968 en portant le record mondial à 22"58.
Irena Szewinska, la “Reine de la piste”
Distancée par Renate Stecher à Helsinki en 1971 et Munich en 1972, Irena Szewinska prend une belle revanche en 1974 en reprenant le record mondial du 200m (22"21) et en remportant le 100m des championnats d'Europe à Rome à l'endroit même où son modèle Wilma Rudolph s'était imposée, jour pour jour, 14 ans auparavant.
Irena Szewinska, la “Reine de la piste”
En finale du 400m des jeux Olympiques de Montréal en juillet 1976, à plus de 30 ans, Irena Szewinska file vers sa septième médaille olympique, la troisième en or, et pulvérise le record mondial de la distance l’établissant à 49”29.
Irena Szewinska, la “Reine de la piste”
En septembre 1977, Irena Szewinska remporte, à 31 ans, une dernière grande victoire en s'imposant à Marita Koch (20 ans) dans le 400m de la Coupe du Monde en 49"51.
Irena Szewinska, la “Reine de la piste”
Irena Szewinska, ici à Helsinki en août 2005, est membre du comité féminin de l'IAAF et du Comité Olympique depuis les années 1980.

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