Dernière mise à jour : 22 avril 2010 Dernière édition : mars 2010

Les grands moments de l'athlétisme

juin 2002, Vincent Spletinckx

Roger Moens, le “Roi sans couronne”

Meilleur spécialiste mondial du 800m à la fin des années 1950, le Belge Roger Moens fut l'homme qui effaça des tablettes mondiales le légendaire record établi par l'Allemand Rudolf Harbig avant la Seconde Guerre Mondiale. Malheureusement, la fatalité et quelques erreurs tactiques empêchèrent cet athlète d'exception de concrétiser sa domination par un titre olympique, imprimant sur sa carrière, tel un roi sans couronne, une touche de tragédie grecque.

Roger Moens est né le 26 avril 1930 à Erembodegem. Il fait ses débuts sur la scène internationale à l'occasion des jeux Olympiques d'Helsinki en 1952. Eliminé modestement en séries du 400m (en 48”6), il décide de s'inspirer des méthodes d'entraînement (“l’interval training”) de l'Allemand Rudolf Harbig (recordman mondial du 400m-800m en 1939) et de Waldemar Gerschler pour progresser. Discipliné et travailleur, Moens s'astreint à un travail méthodique et sévère qui porte progressivement ses fruits. Ainsi, en 1953, il entame sa saison par une brillante victoire sur 880 yards aux British Games devant le Danois Nielsen, 4e aux Jeux de 1952 sur 800m. Ensuite, il devance le Norvégien Audun Boysen sur la médiocre piste de l'Union St-Gilloise à Bruxelles dans le temps de 1’48”8. Comme le souligne Philippe Housiaux dans son ouvrage consacré à “25 ans d'athlétisme belge et international”, les “virages mal dessinés, la piste friable... donnent un relief particulier à la performance: Moens, ce jour-là, valait moins de 1’48.” Bien que légèrement blessé, Roger Moens améliore également en 1953 le record national du 400m en 47”7. En 1954, Moens entame sa saison sous les meilleurs auspices en améliorant, en 1’47”5, le record de Belgique du 800m. Aux Championnats d'Europe organisés à Berne, alors qu'il figure parmi les favoris, il ne termine néanmoins qu'à la cinquième place. Le titre revient à celui que Moens appelle “le sprinter”, Szentgaly, tandis que notre compatriote Demuynck accroche une médaille d'argent inespérée ainsi qu'un nouveau record de Belgique en 1’47”3. Le Norvégien Audun Boysen complète le podium.

L'heure de gloire

Considérant cet échec comme sans grande conséquence, mais stimulé par celui-ci, Moens redouble d'efforts pour affiner sa préparation. L'année 1955 le voit accumuler les performances de premier plan. Il améliore encore sa pointe de vitesse et porte le record de Belgique du 400m à 47”3. A chaque sortie il se rapproche du record mondial détenu par Harbig sur 800m depuis 16 ans en 1’46”6. Le 3 août, sur la piste du Bislett à Oslo, le Belge trouve les conditions idéales ainsi qu'un adversaire de taille en la personne de Boysen. Dès le coup de pistolet, le Norvégien Larsen emmène le peloton sur des bases très élevées. Entendant le temps de passage à l'issue du premier tour (52”), Moens décide de tenter le tout pour le tout. Il prend la tête, allonge sa foulée et accélère progressivement. A ce train, seul Boysen parvient à lui résister. Il tente de passer le Belge à l'entrée de la dernière ligne droite, mais celui-ci résiste et prend un peu d'avance. Boysen revient sur la fin, mais échoue sur les talons de Moens qui pulvérise enfin le temps de Harbig pour le porter à 1’45”7. Boysen termine lui aussi largement sous l'ancien record mondial en 1’45”9.

La guigne

Cette performance fait rapidement de Roger Moens le grand favori du 800m olympique. Malheureusement, alors que les Jeux de Melbourne 1956 se profilent à l'horizon, il se blesse malencontreusement lors d'une séance d'entraînement à Athènes. La mort dans l'âme, il doit renoncer à défendre ses chances aux antipodes, où l'Américain Thomas Courtney s'impose en 1’47”7 devant le Britannique Derek Johnson et Audun Boysen. Quelques mois plus tard, au cours de la saison 1957, Moens prendra une belle revanche en dominant, à Oslo, les trois médaillés de Melbourne et ce dans l'excellent temps de 1’46”0. Des démêlés avec la Fédération belge d'Athlétisme (suite à une sombre histoire de refus de transfert entre Vlierzele et le Racing de Bruxelles), l'empêchent toutefois de participer aux Championnats d'Europe de 1958 organisés à Stockholm. Moens se voit donc contraint de reporter tous ses espoirs de consécration vers les jeux Olympiques de Rome en 1960.

Tragédie olympique

Agé de 30 ans, le Belge est encore recordman mondial et fait figure de favori du 800m olympique. Il sait qu'il abat là sa dernière carte, car dans quatre ans à Tokyo, il sera trop tard. Roger Moens ne craint qu'un seul adversaire: le Jamaïcain George Kerr, dont il redoute la pointe de vitesse au sprint. En finale, le Suisse Waegli prend la direction des opérations et emmène le peloton sous les 52” à l'issue du premier tour. Ce train d'enfer n'empêche pas le Suisse de conserver la tête jusqu'à l'attaque du dernier virage. Là, Moens place son accélération et déborde Waegli. Kerr tente de prendre son sillage, mais il coince et concède plusieurs mètres. Le Belge redoute néanmoins toujours le retour possible du Jamaïcain et, s'écartant sensiblement de la corde, se retourne par deux fois sur sa droite pour surveiller son adversaire. Cette erreur tactique l'empêche de constater la remontée effectuée au premier couloir par un quasi inconnu, le Néo-Zélandais Peter Snell. Alors que la foule se dresse et hurle, Moens se retourne enfin sur sa gauche. Mais il est trop tard, l'ombre noire de Snell a surgi et, devant un Roger Moens incapable de lui résister, empoche le titre olympique en 1’46”3 contre 1’46”5 au Belge. Le chronométrage électrique enregistre un écart encore plus réduit entre les deux hommes (1’46”47 contre 1’46”55), mais cela n'empêche pas Moens de pleurer longtemps ses espoirs déçus sur la pelouse du stade olympique. L'avenir seul permettra d'effacer quelque peu cette cruelle déception. Non, Moens n'est pas tombé contre le premier venu. En empochant à nouveau le titre sur 800m et en remportant également le 1.500m aux jeux Olympiques de Tokyo en 1964, Peter Snell prouvera largement qu'il est bien le digne successeur de notre compatriote et l'un des grands noms du demi-fond. Roger Moens aura eu toutefois la satisfaction de voir son record du monde résister à tous les assauts pendant près de sept ans avant que Peter Snell ne le porte à 1’44”3 en 1962. Ainsi, la passation de pouvoir était-elle complète.

Notes

Photos & video(s) *

Le dramatique 800m des jeux Olympiques de Rome en septembre 1960.
Roger Moens, le “Roi sans couronne”
Recordman mondial du 800m en 1'45"7 en 1955, Roger Moens remporte ici le double tour de piste des British Games organisés à Londres en mai 1956, quelques mois avant les Jeux de Melbourne auxquels Moens devra malheureusement renoncer.
Roger Moens, le “Roi sans couronne”
Trois jours avant la finale, Roger Moens trouve déjà sur sa route le Néo-Zélandais Peter Snell en séries du 800m olympique à Rome en 1960.
Roger Moens, le “Roi sans couronne”
Roger Moens s’est déporté sur la droite et réagit trop tard pour contrer le retour du Néo-Zélandais Peter Snell en finale olympique du 800m à Rome en septembre 1960.
Roger Moens, le “Roi sans couronne”
Sur le podium olympique des Jeux de Rome, aux côtés de Peter Snell et du Jamaïcain George Kerr, Roger Moens ne peut cacher sa déception.

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