Les grands moments de l'athlétisme
mars 2003, Vincent Spletinckx
Fanny Blankers-Koen, la “Hollandaise volante”
De par la longévité de sa carrière athlétique, de par la diversité des épreuves qu’elle a dominé ainsi que la qualité des records qu’elle a établis, Fanny Blankers-Koen occupe une place de choix dans l’histoire de l’athlétisme. Mais, c’est en remportant, en tant que mère de famille et à l’âge de 30 ans, quatre médailles d’or aux jeux Olympiques de Londres en 1948, égalant ainsi l’exploit de Jesse Owens, qu’elle a conquis le titre “d’athlète féminine du 20e siècle”. Première athlète de haut niveau à avoir compris l’importance d’un entraînement intensif, elle aura donné à l’athlétisme féminin ses premières lettres de noblesse et, selon les mots de Robert Parienté, lui aura permis de “sortir de son Moyen Âge”.
Francina Elsje Koen, plus connue sous le nom de Fanny Koen, est née le 26 avril 1918 à Baarn (Hoofdorf) en Hollande quelques mois avant la fin de la Grande Guerre. Ecolière studieuse, Fanny commence par se distinguer en natation et en handball avant que son père, passionné d’athlétisme, ne la conduise sur une piste alors qu’elle est déjà âgée de 16 ans. Un entraîneur révèle rapidement ses nombreuses qualités athlétiques à tel point que dès l’année suivante, elle se qualifie pour représenter son pays aux jeux Olympiques organisés à Berlin en 1936. Athlète déjà bien proportionnée (63 kg pour 1m75), elle participe au concours du saut en hauteur et au relais 4x100 m où elle obtient à chaque reprise une place de finaliste (terminant respectivement 6e et 5e). Elle a également la chance de pouvoir approcher
Jesse Owens, le héros des Jeux, pour lui demander un autographe. Deux ans plus tard, suivant les conseils de son entraîneur Jan Blankers, lui-même ancien athlète de niveau international (au triple saut), Fanny décroche deux médailles de bronze (sur 100 et 200m) aux Championnats d’Europe de Paris.
Exploits sous l’occupation
Au début de la Seconde Guerre Mondiale, Fanny épouse son entraîneur et devient Madame Blankers. Malgré les privations et l’obsédante occupation allemande, elle ne perd pas de vue sa carrière athlétique. Pourtant, elle reconnaîtra par après que le déclenchement des hostilités lui a fait craindre de ne plus jamais avoir l’occasion de concourir au niveau international. Poursuivant néanmoins assidûment son entraînement, elle réalise une série d’exploits qui, compte tenu des circonstances, n’auront pas un retentissement important. Ils n’en constituent pas moins d’authentiques records mondiaux. En 1942, elle améliore le record du 80 m haies et le porte à 11”3. Elle n’a pourtant jusque là couru cette distance qu’une seule fois et son record personnel n’est que de 12”3! L’année suivante, elle franchit 1m71 au saut en hauteur en utilisant une technique très simplifiée de ciseau. De même, elle bondit au saut en longueur à 6m25. Elle couvre ensuite un cent mètres en 11”5 mais ce temps n’est pas homologué par l’IAAF parce qu’elle est, à cette occasion, opposée à des athlètes masculins. A Amsterdam, en mai 1944, elle devient toutefois la première femme à briser la barrière des 11 secondes au 100 yards en couvrant la distance en 10”8. Cette même année, elle participe avec l’équipe des Pays-Bas à un relais 4x200 m qui, en 1’41”, améliore le précédent record mondial de plus de quatre secondes!
Rêve olympique
Malgré ces exploits, Fanny, désormais mère de deux enfants, songe à abandonner la compétition. Pourtant la fin de la Seconde Guerre Mondiale, ainsi que la perspective de pouvoir à nouveau participer aux jeux Olympiques la motive d’autant plus que le conflit lui a, d’une part, volé ses meilleures années athlétiques et, d’autre part, privé de fort probables consécrations olympiques tant en 1940 qu’en 1944. Aux Championnats d’Europe organisés à Oslo en 1946, la Hollandaise annonce la couleur en remportant deux épreuves (100m et 80m haies).
Malgré ses nombreux records mondiaux, parmi lesquels ceux du 100 yards, du saut en hauteur, du saut en longueur et surtout son récent exploit sur 80m haies où elle améliore son propre record de 3/10e de seconde (la plus grande amélioration qu’ait connu cette épreuve) en 11” et ses nombreux titres, Fanny n’est pas considérée comme une favorite des épreuves athlétiques féminines lorsqu’elle se présente sur le stade de Wembley pour participer aux premiers Jeux de l’après-guerre. Agée de 30 ans, mère de deux enfants et déjà enceinte de quelques semaines d’un troisième, elle n’a guère la faveur des pronostics. A tel point que l’entraîneur en chef de l’équipe britannique, Jack Crump, estime, au moment de la cérémonie d’ouverture, qu’elle est “trop âgée pour être à la hauteur.”
Fanny égale Jesse
Ironiquement, Fanny n’est pas loin de partager cette opinion : “Avant de me rendre en Angleterre, j’ai confié à mon mari et à mes enfants que ce serait déjà bien de pouvoir atteindre les finales. Je ne pensais pas vraiment pouvoir remporter une seule médaille d’or, encore moins quatre.” Pourtant, le fait de ne lui donner aucune chance dès le départ ne pouvait qu’attiser sa soif de victoire.
Ainsi, en l’espace de quelques jours, la Hollandaise ne remporte pas moins de 11 courses (séries et finales comprises). Pour commencer, le 2 août 1948, sur une piste en cendrée humide, elle s’impose en finale du 100m en 11”9 avec trois mètres d’avance sur ses plus proches adversaires (un exploit que seules Marjorie Jackson,
Wilma Rudolph, Florence Griffith et Marion Jones réaliseront en finale olympique par la suite). Le lendemain, en finale du 80m haies, la Hollandaise doit lutter au coude à coude avec la Britannique Maureen Gardner et l’Australienne Shirley Strickland. Mal partie, Fanny parvient à rejoindre la Britannique à mi-course mais, au moment où elle semble prendre l’avantage, elle heurte la cinquième haie et perd son rythme. Telle “une ivrogne”, selon ses propres termes, elle parvient à rejoindre l’arrivée sur la même ligne que Gardner et Strickland. L’entrée du Roi George VI dans le stade et l’hymne britannique “God Save The King” joué en son honneur font craindre que la victoire ne lui échappe. Ce n’est qu’une fois le Roi installé dans sa loge que l’hymne national des Pays-Bas est enfin joué. Suite à l’analyse de la photo-finish, Fanny est déclarée vainqueur dans le même temps (11”2, nouveau record olympique) que Maureen Gardner.
Pourtant, la tension de cette course et de cette victoire inespérée a profondément marqué la sprinteuse hollandaise. Quelques minutes avant le départ de la demi-finale du 200m, elle craque nerveusement et fond en larmes dans les vestiaires. Prête à abandonner là la compétition afin de rejoindre sa famille, elle ne doit de s’accrocher à son rêve qu’à l’insistance de son mari. Ce dernier, l’ayant rejoint, lui confie : “Si tu ne veux pas courir, c’est très bien. Mais je crains que tu ne le regrettes par la suite.” Réalisant qu’elle a toujours voulu donner le meilleur d’elle-même en toutes circonstances, Fanny décide d’aller s’installer dans les starting-blocks. Bien lui en a pris car quelques heures plus tard, elle remporte la finale du 200m en 24”4 avec 7/10e de seconde d’avance (le plus grand écart de l’histoire olympique sur la distance) sur la Britannique Audrey Williamson. Ces trois victoires individuelles lui valent rapidement le surnom de la “Hollandaise volante.”
Pourtant, c’est en finale du relais 4x100 m que Fanny remporte ce qu’elle considèrera toujours comme sa plus belle victoire des Jeux. L’équipe de Hollande n’est qu’en quatrième position à l’entrée de la dernière ligne droite lorsque Fanny reçoit le témoin. A l’issue d’une fantastique remontée, c’est pourtant bien elle qui parvient à arracher la victoire, de justesse, à l’équipe d’Australie. “C’était très spécial”, se souvient Fanny, “parce qu’au départ, nous pensions qu’il n’était pas possible d’envisager la victoire. C’était particulièrement agréable de remporter cette course et de pouvoir partager la consécration olympique avec les autres filles de l’équipe.”
Si le programme, le règlement (qui limite la participation des femmes à trois épreuves individuelles) et son état physique lui avaient permis d’y participer, il n’est pas exclu d’imaginer qu’elle ait pu encore améliorer cette extraordinaire performance en remportant une cinquième médaille d’or au saut en longueur. Le concours avait, en effet, été remporté par la Hongroise Olga Gyarmati avec un modeste saut à 5m69, inférieur de 56cm au record mondial de Fanny. De même, elle aurait tout aussi bien pu défendre ses chances au saut en hauteur où elle détenait un autre record mondial.
Une héroïne modeste
A son retour, Fanny est fêtée par tout un peuple et reçoit de la ville d’Amsterdam un modeste vélo pour célébrer ses performances olympiques. Bien des années plus tard, elle se souviendra de la chaleur de l’accueil et, avec son éternelle modestie, de sa surprise de voir que ses exploits avaient rendu autant de personnes heureuses : “Les temps étaient difficiles à l’époque et les gens profitaient de toutes les occasions qui se présentaient pour faire la fête. Cela m’a fait chaud au cœur de pouvoir leur apporter un peu de joie.”
Malgré une double défaite en sprint face à l’étoile montante du sprint féminin, l’Australienne Marjorie Jackson (future championne olympique sur 100 et 200m), Fanny porte le record mondial du 100m à 11”5 peu après les Jeux. Elle est encore triple championne d’Europe à Bruxelles en 1950, à l’âge de 32 ans, en 80m haies, 100m (en 11”7 et avec six mètres d’avance sur toutes ses concurrentes), 200m et médaillée d’argent dans le relais 4x100mètres.
Diminuée par une infection mal soignée, elle chute en finale du 80m haies aux jeux Olympiques d’Helsinki en 1952 et doit abandonner. Enfin, elle remporte son 58e et dernier titre national individuel (un record, tous athlètes et tous pays confondus) en 1955, au lancement du poids. Elle met ainsi un terme à une carrière athlétique internationale qui s’étend sur vingt ans et au cours de laquelle elle a battu 12 records mondiaux dans sept disciplines différentes. Outre ses quatre médailles d’or olympiques, elle a remporté cinq titres européens entre 1946 et 1950. Il n’est donc pas étonnant qu’elle soit également la première athlète féminine à avoir eu le privilège de se voir statufiée de son vivant.
Athlète du siècle
En novembre 1999, lors d’une cérémonie organisée à Monaco par l’IAAF, Fanny Blankers-Koen est accueillie par une haie d’honneur formée d’athlètes tels que Maurice Greene, Cathy Freeman, Edwin Moses ou encore Maria Mutola. Ils sont tous présents pour rendre hommage à celle qui, à l’instar de
Carl Lewis chez les hommes, vient d’être désignée comme “l’athlète féminine du 20e siècle” pour avoir accompli un exploit unique dans l’histoire de l’athlétisme féminin.
Emprunte d’un savant mélange de modestie et de lucidité, la vieille dame analyse aujourd’hui les différences entre l’athlétisme moderne et celui de l’après-guerre: “Aujourd’hui les athlètes s’entraînent deux fois par jour tandis que nous nous entraînions deux fois par semaine. Je ne pourrais pas remporter quatre médailles d’or aujourd’hui. C’est un métier maintenant. Nous n’étions que de simples amateurs.”
Fanny Blankers-Koen demeure avant tout une passionnée du sport. “Nous nous amusions beaucoup. Personne ne pensait à l’époque que l’on pourrait un jour gagner sa vie en faisant quelque chose qui nous amuse autant... courir m’a permis de vivre une vie formidable”
Aujourd’hui âgée de 85 ans, elle vit toujours à Amsterdam et se force à marcher tous les jours pour aller faire ses courses, se balader à vélo et à jouer occasionnellement au tennis, tout en déclarant avec un léger sourire : “Je dois me maintenir en forme…”
Une athlète unique
Athlète unique ayant réalisé un exploit unique, elle a pris place au panthéon des athlètes et a donné ses premières lettres de noblesse à un athlétisme féminin encore balbutiant lui permettant de “sortir de son Moyen Âge”. Première athlète féminine de haut niveau à avoir compris l’importance d’un entraînement intensif et suivi, elle a également, comme le souligne Robert Parienté, allié “des qualités physiques éclatantes et une maîtrise psychique hors du commun”.
Jeune athlète inexpérimentée, elle s’est émerveillée des exploits de Jesse Owens à Berlin et a gardé précieusement l’autographe que celui-ci lui avait signé. Trente-six ans plus tard, à l’occasion des Jeux de Munich de 1972, alors qu’elle l’a rejoint dans la légende de l’athlétisme, elle a l’occasion de rencontrer une fois encore l’athlète américain : “Je lui ai dit que je conservais l’autographe qu’il m’avait signé à Berlin et je me suis présentée: Je suis Fanny Blankers-Koen.” Jesse Owens lui répondit : “Vous ne devez pas me dire qui vous êtes. Je connais tout de vous!”
Notes
BIBLIOGRAPHIE
Encyclopédie Mondiale du Sport, Le Sport de A à Z; (Paris, Vaillant-Miroir-Sprint Publications, 1980), pp.76-77.
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PARIENTE Robert, La légende de l’athlétisme; (Genève, Liber, 1997), pp.52-53.
PARIENTE Robert, La fabuleuse histoire de l’Athlétisme; (Paris, La Martinière, 3e éd.1995), pp.731-732.
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RIDER Steve, Rider’s Legends : Fanny Blankers-Koen; (BBC Olympics, 25/09/2000)
Fanny Blankers-Koen : She matched Jesse Owens’s medal haul; (The Observer, 03/02/2002)