Les grands moments de l'athlétisme
mars 2004, Vincent Spletinckx
La fabuleuse histoire du saut en longueur (2)
Améliorant le record mondial à six reprises et prenant place sur chacun des podiums olympiques de la décennie, l’Américain Ralph Boston domine largement le saut en longueur tout au long des années 1960 jusqu’à ce que, aux Jeux de Mexico 1968, le plus grand exploit athlétique de tous les temps l’anéantisse et dévaste la spécialité pour de nombreuses années.
Recordman mondial et champion olympique en titre, l’Américain Ralph Boston entame on ne peut mieux la décennie des années 1960. Ainsi, à Modesto, en Californie, il porte la meilleure performance mondiale à 8,24m en mai 1961. Deux mois plus tard, à Moscou, il devance le Soviétique Igor Ter-Ovanessian sur les terres de ce dernier et retombe à 8,28m. Pourtant, cette spectaculaire progression marque un léger temps d’arrêt. Boston, victime d’une tendinite, se voit contraint de lever le pied.
Le “Prince Igor”
Pendant ce temps, à l’été 1962, à l’altitude d’Erevan, Igor Ter-Ovanessian en profite pour bondir à 8,31m et devenir le premier
recordman mondial blanc en plus de trente ans. Celui que l’on surnomme le “Prince Igor” a déjà participé aux Jeux de Melbourne et de Rome. Fin technicien, il a beaucoup observé et a énormément appris de ses concurrents au point de pouvoir prétendre: “je connais mieux les erreurs et les points forts de tous les champions que j’ai étudiés qu’ils ne les connaissent eux-mêmes.” C’est également l’un des premiers athlètes à aborder la discipline scientifiquement tant au niveau de la préparation technique que musculaire et psychologique. Meilleur sauteur européen dès 1958, il a développé, à l’instar de Boston, une technique relâchée, souple et techniquement parfaite du double ciseau.
Bien que déterminé à s’imposer au plus haut niveau et à atteindre 8,50 m, distance qu’il considère comme la limite des possibilités humaines, le “Prince Igor” doit toutefois, plus souvent qu’à son tour, s’incliner face à Ralph Boston qui effectue un retour en force en 1964. En août, l’Américain égale le record mondial du Soviétique (8,31m) à Kingston. Un mois plus tard, à Los Angeles, lors des sélections olympiques américaines, Boston s’envole à 8,34m, nouveau record mondial. L’un de ses sauts, aidé par un vent trop favorable, est même officiellement mesuré à 8,49m!
Surprise à Tokyo
Ces performances semblent indiquer que le titre olympique se jouera inévitablement entre l’Américain et le Soviétique. Pourtant, à Tokyo, les conditions climatiques viennent singulièrement brouiller les cartes. Sous une pluie battante et face aux rafales de vent, c’est le Gallois Lynn Davies qui tire le mieux son épingle du jeu et s’impose, à la surprise générale, avec un bond de 8,07m. Frigorifié et handicapé par un certain manque de puissance, Boston ne peut faire mieux que 8,03m. Il décroche toutefois la médaille d’argent devant Ter-Ovanessian, médaille de bronze avec 7,99m.
En 1965, Boston reprend la direction des opérations. Au printemps, à Modesto, il réalise un saut de 8,35m et améliore ainsi le record mondial pour la sixième fois. En dépit de cette constante supériorité, l’Américain n’ira pas plus loin. Ceci permet, une fois de plus, à Igor Ter-Ovanessian de revenir à sa hauteur. A l’occasion des épreuves pré-olympiques organisées à l’altitude de Mexico en octobre 1967, le Soviétique bondit à 8,35m et rejoint Boston au sommet des tablettes mondiales.
La grande menace
Malgré la concrétisation d’une concurrence accrue de la part des Européens Ter-Ovanessian et Davies, et bien qu’il ait toujours fait preuve d’une exceptionnelle sportivité, Boston se montre particulièrement sûr de lui à l’entame de la nouvelle saison olympique. Il est vrai que, à l’exception de Carl Lewis, aucun autre athlète n’a dominé la spécialité comme l’a fait l’Américain tout au long des années 1960. Six fois champion des Etats-Unis, six fois
recordman mondial et trois fois médaillé olympique, il a également franchi la barrière des 8mètres à plus de cinquante reprises! Cette fantastique régularité lui permettra, au moment de prendre sa retraite, en 1972 à l’âge de 32 ans, d’être encore pointé à 7,80m.
Pourtant, à l’aube de la saison 1968, Boston doit compter avec quelques problèmes récurrents au genou. Au-delà de ces soucis physiques, l’expérimenté sauteur voit également pointer la silhouette d’un adversaire dont il ne se méfiait guère jusque-là. Pourtant, cet athlète qui répond au nom de Bob Beamon et que Boston a auparavant toujours devancé, constitue la véritable menace, celui qui, plus que tout autre, lui conteste rapidement la suprématie mondiale.
Né dans les faubourgs de New York, Bob Beamon a connu une enfance malheureuse mais, lorsqu’il lui arrive de prendre le chemin du stade, il y exprime toute l’étendue de son immense talent. En effet, Beamon, longue liane d’1,91m pour 75 kg, est doté d’une détente prodigieuse qui lui permet de franchir 7,34m à 15 ans.
Jusque-là barré par Ralph Boston, Beamon se distingue rapidement : en mars 1968, il établit le record mondial en salle à Detroit en retombant à 8,30m. Il mord de peu un saut estimé aux alentours de 8,45m! Quelques semaines plus tard, en plein air, Beamon bondit à 8,33m sur le sautoir de Walnut, mais le vent est légèrement trop favorable. En juin, aux Championnats des Etats-Unis à Sacramento, le soir même où Jim Hines et Charlie Greene crèvent le mur des 10 secondes sur 100m, Beamon s’impose avec 8,33m par vent régulier, reléguant Boston à 21 cm. Enfin, en septembre aux sélections olympiques organisées à l’altitude de Salt Lake Tahoe, Beamon devance, une fois encore, Boston grâce à un saut mesuré à 8,39m (vent trop favorable).
Rendez-vous à Mexico
En octobre 1968, aux jeux Olympiques de Mexico, les principaux protagonistes de la décennie qui s’achève s’apprêtent à croiser le fer. Près d’une demi-douzaine d’athlètes capables de franchir 8 mètres se joignent aux
recordmen mondiaux Ralph Boston et Igor Ter-Ovanessian pour compléter l’affiche de ce grand rendez-vous. Dès les éliminatoires, Ralph Boston annonce la couleur en franchissant 8,27m, nouveau record olympique. Bob Beamon n’est pas en reste et réalise deux premiers essais prodigieux aux alentours des 8,50-8,60m, mais ils sont légèrement mordus. Le voici donc, à l’instar de Jesse Owens à Berlin en 1936, contraint de tout miser sur un ultime essai pour dépasser 7,65m, limite de qualification. S’en remettant aux conseils de l’expérimenté Boston, Beamon raccourcit sa course d’élan. Il prend son appel à 20cm de la planche sur son mauvais pied mais retombe néanmoins à 8,19m!
Un saut “hors du siècle”
En cette journée historique du 18 octobre 1968, il est 15h45 lorsqu’une silhouette longiligne s’immobilise au bout de la piste d’élan. L’orage menace et des bourrasques de vent soufflent dans le dos des concurrents. Bob Beamon s’incline vers l’avant, ferme les yeux et serre les poings. Il s’élance et accélère progressivement pour arriver à pleine vitesse sur la planche d’appel. Son pied claque et il s’élève rapidement haut, très haut au-dessus de l’aire de réception. L’Américain plane un long moment en l’air et, bénéficiant d’une extraordinaire élévation des genoux et d’un coup de reins prodigieux, se réceptionne très loin dans le sable du sautoir.
Pressentant une performance de premier ordre, les spectateurs du stade olympique ont tressailli. A l’autre bout de la piste d’élan, Ralph Boston confie calmement à Lynn Davies qu’il s’agit d’un saut de plus de 8,50m. Incrédule, le Britannique estime que le saut ne peut être que mordu, mais Boston persiste: “C’est plus de 8,50m!”. Effectivement, tandis que le drapeau blanc est brandi, l’officiel chargé de mesurer la performance se relève, étonné, car la trace laissée par Beamon dans le sable n’apparaît pas dans son viseur optique gradué jusqu’à 8,60m! Les délégués techniques de l’IAAF sont appelés à la rescousse pour mesurer le saut à l’aide du traditionnel mètre-ruban. De longues minutes s’écoulent avant que le tableau électronique du stade n’imprime les chiffres du plus grand exploit athlétique de tous les temps: 8,90m! Le record mondial est battu de 55cm alors qu’il n’avait gagné qu’une vingtaine de centimètres au cours des trente années précédentes.
Beamon ne réalise pas immédiatement la dimension de son exploit. Il faut que Ralph Boston, vieux baroudeur des sautoirs internationaux, lui traduise la distance en 29 pieds 2 pouces pour qu’il se mette à danser, bondir, embrasser la piste et s’agenouiller pour pleurer à chaudes larmes tandis que les premières gouttes de pluie crèvent le ciel de la capitale mexicaine.
Les conditions climatiques viennent ainsi s’ajouter à l’exploit de Beamon pour balayer les derniers espoirs des autres concurrents du concours olympique. Sous l’orage, Ralph Boston, anéanti et démotivé, se contente d’un saut de 8,16m et de la médaille de bronze. Igor Ter-Ovanessian échoue à la quatrième place avec 8,12m et c’est finalement l’Allemand de l’Est Klaus Beer qui tire son épingle du jeu en arrachant la médaille d’argent grâce à un bond de 8,19m.
Ce ne sont toutefois pas uniquement les athlètes olympiques qui sont anéantis par l’exploit de Beamon. La discipline elle-même s’en trouve bouleversée. Il faudra effectivement près d’un quart de siècle avant qu’un athlète ne parvienne à améliorer ce record mondial exceptionnel. Tellement exceptionnel que, de nombreuses années durant, plusieurs explications seront avancées pour ramener ces 8,90m à une dimension plus humaine: que ce soit l’altitude, les rafales de vent, la rage au cœur qui habitait l’athlète américain suite à ses déboires personnels et aux remous sociaux de la “Question Noire” aux Etats-Unis, sans oublier les qualités athlétiques exceptionnelles de Beamon qui, même dans des conditions plus “régulières”, l’auraient vraisemblablement conduites à l’exploit. Toujours est-il que, aujourd’hui encore, le saut historique de l’Américain constitue toujours la seconde performance mondiale de tous les temps.
Le calme après la tempête
A la suite de ce bond démesuré, la discipline, à l’instar de Beamon qui se “contente” d’un dernier titre de champion des Etats-Unis en 1969 avec 8,20m, tente de reconstruire le puzzle. Les années 1970 voient ainsi éclore de nombreux talents qui permettent progressivement de combler l’écart entre les performances de Boston et Ter-Ovanessian et celle de Beamon qui, telle une parenthèse historique, continue longtemps à narguer les sauteurs des quatre coins du globe. C’est, en quelques sortes, le calme après la tempête.
Aux jeux Olympiques de Munich en 1972, Randy Williams, jeune talent américain de 19 ans à peine, s’impose grâce à un saut de 8,24m devant l’Allemand Baumgartner et son compatriote Arnie Robinson. En qualifications, Williams a porté son record personnel à 8,34m.
En juillet 1975, aidé par un vent favorable de près de 2 m/s, à l’occasion d’un meeting pré-olympique organisé à Montréal, le Yougoslave Stekic améliore, à la surprise générale, le record d’Europe de Ter-Ovanessian en réalisant un saut mesuré à 8,45m (Il est alors le premier athlète après Beamon à dépasser la performance (8,35m) réalisée par Ralph Boston dix ans plus tôt). Blessé dans les mois qui suivent, Stekic ne pourra pas confirmer cette performance flatteuse et sera largement battu en finale olympique en 1976 où il se contentera de la sixième place et de 7,89m.
Aux Jeux de Montréal, c’est effectivement l’Américain Arnie Robinson qui prend une belle revanche sur son compatriote Randy Williams, champion en titre, et s’impose grâce à un saut de 8,35m. A Munich, Robinson, pourtant champion panaméricain l’année précédente à Cali, n’avait pas trouvé ses marques. Régulier à plus de 8 mètres, à l’image de Ralph Boston, il décroche enfin le titre olympique à plus de 28 ans malgré une blessure aux abdominaux qui ne lui permet pas de donner toute la mesure de son talent.
Pourtant, régulièrement ralenti par des blessures, il cède progressivement le pas à son jeune compatriote Larry Myricks. Ce dernier, blessé lors d’un saut d’échauffement peu avant la finale olympique, n’a pas pu y défendre ses chances. Trois ans plus tard, en 1979, à l’occasion de la Coupe du monde organisée sur le même sautoir de Montréal, il s’impose de manière magistrale en bondissant à 8,52m, deuxième meilleure performance mondiale de tous les temps et meilleure au niveau de la mer, clôturant ainsi une brillante saison européenne qui l’a déjà vu franchir 8,34m à Cologne. Puissant et rapide (20”03 au 200m), Myricks remporte tous les titres américains en 1979 et s’impose comme le meilleur spécialiste mondial de la discipline. Pourtant, le boycott olympique américain décrété par le président Jimmy Carter lui coupe les ailes et l’empêche de participer aux Jeux de 1980.
Il remporte symboliquement les sélections olympiques américaines en bondissant à 8,31m devançant un certain Carl Lewis (8,11m), mais ni Myricks, ni Lewis ne seront du voyage à Moscou en juillet.
Interlude olympique
Dans la capitale soviétique, l’Est-Allemand Lutz Dombrowski les remplace cependant avantageusement. Triple-sauteur à l’origine, c’est un athlète extrêmement puissant qui a rapidement progressé au point de terminer second à la Coupe du monde de Montréal de 1979 derrière Myricks avec 8,27m. Blessé au début de la saison, il ne doit sa sélection olympique qu’à l’exploit qui lui a permis d’égaler le record d’Europe (8,45m) quelques jours avant la cérémonie d’ouverture. A Moscou, dans un style simple et dépouillé, il s’impose grâce à un exceptionnel bond à 8,54m, deuxième meilleure performance de tous les temps.
La relève
Aux Etats-Unis, Larry Myricks se montre très régulier à plus de 8,30m et remporte les championnats nationaux en salle en février 1981. Pourtant, malgré ses performances de haut niveau, il se voit progressivement devancé par le jeune Carl Lewis qui, grâce notamment à une vitesse exceptionnelle (il en est déjà à 10”00) au 100m), bondit à 8,62m et remporte le titre national en plein air à Sacramento en juin 1981.
A l’instar de Jesse Owens, Lewis excelle tant en sprint qu’au saut en longueur. Pourtant, malgré ces dons athlétiques exceptionnels, personne n’imagine alors que ni Myricks, ni Dombrowski, ni aucun autre athlète au monde ne le devancera plus au cours des dix années suivantes...
(à suivre)
Notes