Les grands moments de l'athlétisme
juin 2004, Vincent Spletinckx
La fabuleuse histoire du saut en longueur (3)
A l’image de Ralph Boston dans les années 1960, Carl Lewis domine de la tête et des épaules le saut en longueur des années 1980. S’il n’améliore pas le record mondial de Bob Beamon, il est toutefois l’homme des grands rendez-vous, décrochant quatre titres olympiques consécutifs et deux couronnes mondiales. Au crépuscule de sa carrière, il trouve en Mike Powell et Ivan Pedroso de dignes successeurs.
Effectivement, dès 1982, Carl Lewis étend son emprise sur le saut en longueur mondial. Pourtant, que ce soit Larry Myricks (qui porte son record personnel à 8m56) ou encore Lutz Dombrowski (champion d’Europe à Athènes avec 8m41) ses adversaires ne déméritent pas, mais, à la fin du mois de juillet, Lewis s’envole littéralement à 8m76. Agenouillé dans le bac à sable, les bras levés vers le ciel, l’athlète américain assiste à la mesure de ce qui est alors le meilleur saut réalisé au niveau de la mer et la seconde meilleure performance mondiale de tous les temps derrière l’inaccessible bond de Bob Beamon à 8m90. Il s’en est néanmoins fallu de peu pour que Lewis ne saute plus loin encore, mordant de peu un saut estimé à plus de 9 mètres!
Le King de la longueur
Un an plus tard, en juin 1983, à l’occasion des sélections américaines pour les premiers championnats mondiaux organisés à Helsinki, Lewis retrouve le sautoir d’Indianapolis après s’être qualifié tant sur 100 que sur 200m (où il améliore en toute décontraction le record des Etats-Unis en 19”75). En présence de ses parents et de sa soeur Carole, poussé par un vent d’1,9 m/s, Carl bondit à 8m79, se rapprochant encore un peu du record mondial de Beamon. Il réussit encore un saut que son entraîneur Tom Tellez estime techniquement supérieur, mais en reste à 8m71. Alors qu’il semble capable de dépasser la performance de celui qui l’avait fait rêver alors qu’il n’était encore qu’un enfant, Lewis décide de se disperser, consacrant beaucoup d’énergie et de temps à sa préparation sur 200m et plus encore sur 100m.
Estimant ne pas être obsédé par les performances et les records, Lewis préfère se concentrer sur les grands rendez-vous. Aussi, à Los Angeles en 1984 tout comme à Helsinki en 1983, domine-t-il largement la compétition et se contente-t-il d’un seul saut (mesuré à 8m54) pour assurer son sacre olympique, se focalisantant davantage sur ses triomphes sur 100, 200m et au relais 4x100m, qui lui permettent d’égaler la performance de Jesse Owens à Berlin en 1936. Cela ne l’empêche pas, à la fin de la saison 1984, de totaliser huit sauts au-delà de 8m50 ainsi que de détenir le record mondial indoor avec 8m79.
Bien qu’il se contente de quelques rares participations aux concours de saut en longueur tant en 1985 qu’en 1986, Lewis demeure invaincu au cours de ces deux saisons, enregistrant un meilleur saut à 8m62.
Pendant ce temps, se précise la menace européenne. Réalisant la meilleure performance mondiale de l’année 1986 avec 8m61, l’Arménien Robert Emmiyan décroche le titre européen à Stuttgart avec un bond mesuré à 8m43. De taille moyenne (1m78), le Soviétique, bien que moins rapide que ses principaux concurrents (10”6 au 100m), étonne le monde entier, trois mois avant les Championnats mondiaux organisés à Rome en 1987, en bondissant à 8m86 à l’altitude de Tzakhadzor en Arménie, porté par un vent favorable de 1,9 m/s. A Rome, dans un contexte international, Emmiyan gagne le respect de tous en réussissant un excellent saut à 8m53. Il doit cependant s’incliner face à Carl Lewis qui, avec 8m67, coiffe sa seconde couronne mondiale. Larry Myricks termine sur la troisième place du podium (après le déclassement de l’Italien Evangelisti) avec 8m33 bien qu’il ait menacé Lewis aux championnats des Etats-Unis (8m63 contre 8m65) et porté son record personnel à 8m66.
En 1988, Carl Lewis prépare activement les jeux Olympiques de Séoul, bien décidé à égaler sa performance exceptionnelle des Jeux de Los Angeles (quatre médailles d’or). En juillet, à Indianapolis, il bondit à 8m76 mais ne devance son éternel rival Larry Myricks que d’extrême justesse (8m74) à l’issue d’une superbe empoignade. A Séoul, il remporte néanmoins aisément son second concours olympique consécutif grâce à un excellent concours coiffé d’un saut à 8m72. Il devance ses compatriotes Mike Powell, champion universitaire, très prometteur avec 8m49, et l’éternel Myricks (8m27).
Dix ans d’invincibilité
En 1989, Lewis étend son aura d’invincibilité, devançant à trois reprises Larry Myricks (pourtant champion des Etats-Unis avec 8m70), non sans mal cependant, car il doit recourir par deux fois à ses ultimes tentatives pour s’imposer tant à Stockholm qu’à Berlin. L’année suivante, Carl Lewis ne participe qu’à deux concours de longueur et devance à chaque occasion Mike Powell et Robert Emmiyan.
Déterminé à remporter un troisième titre mondial consécutif tant au saut en longueur que sur 100m, Carl Lewis entame la saison 1991 bien préparé. En juin, aux championnats des Etats-Unis à New York, il remporte son premier concours de l’année grâce à un bond de 8m64. Il ne l’emporte toutefois que d’extrême justesse face à Mike Powell crédité de 8m63. Ce dernier a beaucoup progressé depuis les Jeux de Séoul, portant son record personnel à 8m66. Contrairement à Lewis, Powell, qui n’a commencé l’athlétisme qu’à 16 ans, n’est pas un sprinter né. Crédité d’un meilleur temps de 10”45 sur 100m, il rend près de cinq mètres à son aîné. Pourtant, travaillant le rythme de ses dernières foulées, il parvient à prendre son appel au bout de sa course d’élan à une vitesse pratiquement similaire à celle de Lewis (11 m/s) et profite alors pleinement de sa détente d’ancien joueur de basket. Tandis que Lewis semble accaparé par le sprint et par sa rivalité sportive avec Leroy Burrell, Mike Powell affine sa préparation en participant à plusieurs meetings européens tout au long de l’été, se montrant régulier au-delà de 8m40.
Duel à OK Tokyo
A Tokyo, après une superbe victoire sur l’hectomètre où il reprend le record mondial à Leroy Burell en 9”86, Lewis est confiant. En qualifications, il réussit un saut mesuré à 8m56, le plus long jamais réalisé en éliminatoires.
Le lendemain, alors qu’un ouragan lèche les côtes du Japon, l’atmosphère électrique préapocalyptique n’est pas sans rappeler celle qui avait baigné le sautoir des Jeux de Mexico avant l’exploit de Bob Beamon. Mike Powell, trop pressé de bien faire, s’embrouille et se contente d’un premier saut très modeste à 7m85. Quelques instants plus tard, Lewis, en toute décontraction, atterrit à 8m68 par vent nul. Powell se concentre longuement avant son deuxième essai et se replace dans la course au titre en retombant à 8m54. Lewis tente de creuser l’écart mais mord de peu son troisième essai. Au quatrième essai, Lewis enfonce encore un peu le clou en réussissant un exceptionnel 8m83 par vent trop favorable de 2,3 m/s. A l’essai suivant, il fait même se lever le stade, réussissant un bond de 8m91. Croyant, l’espace d’un instant, avoir dépassé le record mondial de Beamon, Lewis est aux anges. Même si le vent trop favorable de 2,9 m/s empêche en fin de compte l’homologation de cette performance, le champion en titre est confiant car il estime avoir définitivement assuré son troisième succès mondial. Pourtant, au bout de la piste d’élan, Mike Powell est bien déterminé à se battre jusqu’au bout. A pleine vitesse, il fouette la planche et, étirant son compas au maximum, réalise un double ciseau qui le propulse loin dans la fosse de réception du sautoir. Alors que l’orage éclate, Powell, à l’image de Beamon vingt-trois ans plus tôt, s’agenouille en pleurs sur la pelouse du stade face au panneau électronique qui officialise son nouveau record mondial à 8m95.
Imperturbable, les gouttes de pluie ruisselant sur le visage, Lewis s’élance pour son cinquième essai. Malgré un vent très légèrement défavorable, il bondit à 8m87, le meilleur saut de sa carrière. A son ultime tentative, Lewis effectue encore un saut prodigieux à 8m84, mais il doit s’incliner pour la première fois depuis dix ans, après 65 concours d’invincibilité.
Powell s’envole
En 1992, Mike Powell poursuit sur sa lancée et devance Carl Lewis aux sélections américaines. Ce dernier, jusque-là diminué par un virus, prend néanmoins une splendide revanche en remportant le titre olympique à Barcelone en franchissant 8m67, contre 8m64 à Powell, réalisant ainsi un inédit triplé dans cette épreuve.
Powell pouvait se consoler quelque peu en réussissant quelques sauts d’anthologie peu de temps avant les Jeux. A l’altitude de Sestrières, en Italie, malgré le froid intense, il bondit à 8m99 (vent trop favorable de 2,6 m/s) et 8m97 (vent trop favorable également de 3,7 m/s). Profitant de la “semi retraite” de Lewis, Powell s’impose au premier rang mondial en 1993, décrochant sans opposition sa seconde couronne mondiale à Stuttgart. Il réussit même 8m70 au meeting de Salamanca. Un an plus tard, à Sestrières, il retombe à nouveau à 8m95, mais le vent est, une fois de plus, trop favorable. Ressentant quelques douleurs aux jambes, l’Américain doit alors lever le pied. Il laisser le champ libre aux jeunes loups aux dents longues que sont Kareen Streete Thompson (8m63), Erick Walder (8m72 en altitude) et le Cubain Ivan Pedroso.
Ce dernier, bien que doté d’un physique peu impressionnant (1m72 et 70kg), s’impose rapidement comme le meilleur spécialiste mondial de l’épreuve. S’il n’a pas la vitesse de base de Carl Lewis, Pedroso partage avec le champion américain une technique irréprochable et un esprit redoutable de compétiteur. En juillet 1995, il porte son record personnel à 8m71 au meeting de Salamanca. Quelques jours plus tard, dans des conditions surréalistes, il manque de peu le record mondial. En effet, son saut, mesuré à 8m96 à l’altitude de Sestrières, ne sera finalement jamais homologué suite à des problèmes d’anémomètres et au comportement étrange de certains officiels. Ces péripéties n’empêchent pas le champion cubain de s’imposer aux Mondial de Göteborg de belle manière grâce à un saut de 8m70.
Lewis dans la légende
Les circonstances empêcheront malheureusement la confrontation idéale qui aurait pu opposer Carl Lewis, Mike Powell et Ivan Pedroso aux jeux Olympiques d’Atlanta en 1996. Blessés, Pedroso (seulement 12e avec 7m75) et Powell (5e avec 8m17) ne peuvent se mêler à la lutte. Tel le légendaire phénix, Carl Lewis, après avoir frôlé l’élimination aux sélections américaines, renaît de ses cendres et, à sa troisième tentative, effectue le saut parfait en retombant à 8m50, malgré un vent significativement défavorable. Remportant ainsi son quatrième concours olympique consécutif, Lewis rejoint ainsi le discobole Al Oerter et entre définitivement dans la légende de l’athlétisme en tant que meilleur sauteur en longueur de toute l’histoire.
L’héritier
Remis de ses blessures, Ivan Pedroso reprend brillamment le flambeau, dominant la discipline tout au long de la seconde moitié des années 1990. Il s’impose à Erick Walder aux Championnats du monde d’Athènes en 1997 (8m42 contre 8m38) et de Séville en 1999 (avec 8m56) avant d’obtenir la consécration olympique à l’issue d’un concours où il démontre une fois encore ses qualités de battant à Sydney (8m55 contre 8m49 à l’Australien Taurima). Enfin, devançant le fantasque Américain Stringfellow, il coiffe pour la quatrième fois consécutive la couronne mondiale à Edmonton en 2001.
Le saut en longueur a rapidement été dominé par des athlètes possédant d’indéniables qualités de sprinters. Ainsi a-t-on vu apparaître William De Hart Hubbard ou Jesse Owens sur le devant de la scène dans les années 1920 et 1930. L’histoire a toutefois également démontré que celle-ci ne peut garantir à elle seule le succès. L’athlète qui bondit le plus loin n’est pas nécessairement le plus rapide mais celui qui, comme l’ont démontré Bob Beamon et Mike Powell, parvient à transformer le plus efficacement possible cette vitesse en saut à l’impulsion afin de profiter de ses qualités de détente. Techniquement proches de la perfection, Ralph Boston, Carl Lewis et Ivan Pedroso ont pu bénéficier d’une régularité exceptionnelle et d’un mental à toute épreuve. L’équilibre optimal entre vitesse à l’impulsion, technique de saut et mental semble donc être la clé d’un saut parfait. L’athlète qui synthétisera au mieux ces qualités sera peut-être celui qui franchira la barrière tant convoitée des 9 mètres, hier à portée de spikes et aujourd’hui (provisoirement?) inaccessible.
Notes
Photos & video(s) *
Le plus grand concours de longueur de l'histoire : pour battre Carl Lewis aux championnats mondiaux de Tokyo, en 1991, Mike Powell bondit plus loin qu’aucun autre athlète ne l’a fait avant lui.
Aux championnats du monde d'Helsinki en août 1983, Carl Lewis remporte son premier grand titre international au saut en longueur en bondissant à 8m55.
L'année suivante, aux Jeux de Los Angeles, Lewis se contente d'un seul saut à 8m54 pour remporter le titre olympique.
Carl Lewis (8m67) remporte son second titre mondial à Rome en septembre 1987 devant Robert Emmiyan (8m53).
Aux sélections olympiques américaines d'Indianapolis en juillet 1988, Carl Lewis bondit à 8m76 mais ne devance que de justesse son éternel rival Larry Myricks.
Pour battre Carl Lewis aux Mondiaux de Tokyo en 1991, Mike Powell bondit plus loin qu’aucun autre athlète ne l’a fait avant lui et efface Bob Beamon des tablettes en retombant à 8m95.
Aux Jeux d'Atlanta en 1996, à 35 ans, malgré un vent défavorable, Carl Lewis bondit à 8m50 et décroche une quatrième couronne olympique consécutive au saut en longueur.
Digne successeur de Carl Lewis sur les plans techniques et mentaux, le Cubain Ivan Pedroso coiffe quatre titres mondiaux et une consécration olympique tout en portant son record personnel à 8m71 en 1995.