Les grands moments de l'athlétisme
décembre 2004, Vincent Spletinckx
Valéri Brumel, l’albatros sibérien
Dernier champion olympique en saut ventral aux Jeux de Tokyo en 1964, après avoir décroché l’argent aux Jeux de Rome, six fois recordman mondial, le Soviétique Valéri Brumel demeure indéniablement l’un des plus grands sauteurs en hauteur de l’histoire athlétique. Doté d’une gentillesse et d’une simplicité reconnues unanimement, il fera preuve d’un étonnant courage et d’une volonté de fer à la suite de l’accident tragique qui coupera son élan en 1965, gagnant ainsi l’estime et l’admiration du monde entier.
La petite merveille soviétique
Né à Tolbuzino, en Sibérie, en avril 1942, de parents géologues, Valéri Brumel montre rapidement des dons éclatants dans diverses disciplines athlétiques. Elevé dans un milieu climatique rude, il n’est pas seulement doté d’une grande résistance physique, mais il bénéficie aussi d’une détente impressionnante. Dans la cour de son école, il franchit déjà 1m30 alors qu’il n’est âgé que de 11 ans. Impressionné par la performance du Soviétique Kachkarov, médaillé de bronze aux Jeux de Melbourne en 1956, il apprend les rudiments techniques du saut en ventral et passe 1m65. L’année suivante, il franchit 1m75. Un travail approprié et novateur de musculation permet à cet adolescent très doué de progresser significativement et rapidement. Aussi améliore-t-il son record personnel, le portant à 1m95 en 1958. L’année suivante, alors qu’il n’a encore que 17 ans, il efface une barre placée à 2m01.
Grâce à l’intervention de son premier entraîneur Pyotr Stein ainsi qu’à la bourse qu’il décroche pour étudier à l’Université de Moscou, Valéri Brumel fait la rencontre de l’entraîneur Vladimir Diatchkov. Cet ancien perchiste (4m20 en 1939) est aussi un grand théoricien du saut en hauteur. Sur base d’études scientifiques et de nombreuses observations, celui-ci reprend avec Brumel tout à la base: “Tu dois oublier ce que tu sais, lui confie-t-il, te plier à une minutieuse préparation physique, automatiser tes gestes, les rendre naturels.” En quelques mois, il parvient ainsi à transformer le jeune homme doué en un prodigieux sauteur. Insistant sur l’assimilation parfaite de chaque geste technique avant le passage à l’étape suivante, Diatchkov apprend également à Brumel les vertus de la patience.
Un jeune inconnu
Le Soviétique en aura besoin car, quelques mois plus tard, après avoir repris la compétition au cours de l’hiver 1959-1960, il voit sa progression brusquement arrêtée des suites d’une blessure à la jambe. Ce n’est heureusement qu’une alerte sans lendemain et Brumel franchit successivement 2m03 et 2m08 au printemps 1960. Ce n’est pourtant pas encore suffisant pour lui permettre de participer aux prochains jeux Olympiques d’autant plus qu’il n’a pas pu faire mieux qu’une sixième place aux derniers championnats d’URSS. Pourtant, le Soviétique imprime déjà la marque du grand champion qu’il est en passe de devenir. Ainsi, quelques semaines plus tard, en août, il saisit la seconde chance qui lui est offerte et bondit à 2m14 et 2m17, nouveau record continental. Cette fois, il peut faire ses valises pour Rome et y accompagner la délégation russe.
Pourtant, le jeune homme de 18 ans, parfaitement inconnu du grand public, est loin de faire partie des favoris du concours olympique du saut en hauteur, pas plus que ses compatriotes Robert Chavlakadze et Viktor Bolchov. Largement dominée par les athlètes des Etats-Unis au cours des années 1950, la discipline voit cette suprématie américaine à présent incarnée par le géant noir (1m96) John Thomas. Recordman mondial avec un saut de 2m22, Thomas est, lui-aussi, un surdoué du saut en hauteur. Tout au long de la saison 1960, il domine l’épreuve de la tête et des épaules. Encensé par la critique, Thomas ne rencontre aucun adversaire à sa mesure. Timide, voire réservé, le grand favori du public ne s’est que peu aguerri au moment où débute le concours olympique devant 70.000 spectateurs.
Médaillé olympique
En fin d’après-midi, alors que l’ombre étend son empreinte sur la pelouse du stade, le drame commence à se jouer. Trop sur de lui et de sa marge par rapport aux autres concurrents, Thomas tente le coup de poker en faisant l’impasse à 2m12. Bolchov et Chavlakadze effacent néanmoins la barre à leur première tentative, Brumel à sa seconde. A 2m14, Chavlakadze passe au premier essai tandis que Thomas, tout comme les deux autres Russes, doit s’y reprendre à deux fois. Chavlakadze et Brumel franchissent quasiment de concert 2m16, acculant Thomas dans une impasse. Habitué à gagner des concours avec une facilité déconcertante, le champion américain craque et manque ses trois essais à cette hauteur. Brumel peut déposer le livre qu’il parcourait en toute décontraction sur la pelouse; il est médaillé d’argent derrière le Géorgien Chavlakadze.
Poursuivant sur la lancée de sa forme olympique, le jeune Sibérien s’envole à 2m18 deux semaines plus tard à Odessa et à 2m19 en octobre avant d’effacer une barre à 2m20 (son troisième record d’Europe en succession), manquant de peu d’améliorer le record mondial de Thomas en fin de saison à Uchgorod.
Recordman mondial
S’il était encore un inconnu quelques mois plus tôt, Valéri Brumel se fait rapidement un nom. Au cours de la saison hivernale indoor aux Etats-Unis, il domine à plusieurs reprises John Thomas. Si la course d’élan de ce dernier est courte et relativement lente, celle du Soviétique est, par contre, très rapide. Grâce au travail technique effectué avec son entraîneur Diatchkov, Brumel est capable de la transformer en une exceptionnelle vitesse ascensionnelle.
Au début de l’été 1961, peu s’étonnent encore lorsqu’il s’approprie à son tour le record mondial de la spécialité en franchissant 2m23 à Moscou. En juillet, il s’améliore encore et franchit 2m24. Fin août, il réussit même 2m25 à son troisième essai à Sofia. Cette dernière performance constitue également un record mondial junior qui ne sera amélioré que 16 ans plus tard! A l’issue d’une saison exceptionnelle qui l’a vu franchir 2m20 et plus à onze reprises, Brumel est élu “athlète mondial de l’année” par le magazine britannique
Athletics Weekly.
Au sommet de son art
Les deux saisons suivantes confirment tout le talent de l’athlète soviétique. Se soumettant à un travail intense de renforcement musculaire au cours de l’hiver, il progresse encore. Brumel, qui n’aurait eu aucune peine à devenir décathlonien tant ses dons sont éclectiques (10”5 sur 100m, 7m65 en longueur ou encore 44m au lancement du disque), franchit, en juillet 1962, 2m26 à Palo Alto devant 95.000 spectateurs sur les terres de John Thomas, reléguant ce dernier à 6 cm. Après avoir conquis sans difficulté le titre de champion d’Europe à Belgrade, il efface une barre placée à 2m27 à Moscou à sa première tentative, après avoir pourtant trébuché à 2m21.
Enfin, en juillet 1963, devant le Premier soviétique Khrouchtchev et Averell Harriman, ambassadeur américain de Kennedy venu négocier à Moscou le traité d’interdiction des essais nucléaires, Brumel réussit son chef d’oeuvre dans le cadre d’une rencontre athlétique Etats-Unis-URSS. Suivant les conseils de Diatchkov, il parvient au relâchement parfait et franchit 2m28. Près de cent mille spectateurs en délire le saluent. C’est son sixième record mondial. Malgré l’apparition progressive des sautoirs en synthétique, cette performance ne sera améliorée que huit ans plus tard. Etant donné que sa taille (relativement modeste pour un sauteur) est de 1m85, Brumel établit également un autre record extraordinaire en sautant une hauteur supérieure de 43 cm.
Champion olympique
Si, à l’aube de la saison 1964, une telle supériorité semble lui assurer une consécration olympique, Brumel est pourtant rattrapé par de nombreux soucis. L’intense préparation dont il fait l’objet ainsi que le nombre élevé de sauts qu’il a effectués au cours des trois années précédentes réclament à présent leur dû. Une tendinite tenace ralentit son entraînement de longues semaines durant. Aussi, la saison est-elle déjà bien entamée lorsque Brumel reprend espoir en franchissant, en juin, 2m24 à Zurich, échouant même de peu à 2m29.
Pourtant, en octobre, à Tokyo, le recordman mondial n’est pas au mieux. Il franchit effectivement difficilement plus de 2m10 à l’entraînement et se qualifie avec beaucoup de peine pour la finale olympique en franchissant un modeste 2m03 à sa dernière tentative.
Le lendemain, toujours incertain, il manque par deux fois la barre placée à 2m14, alors que John Rambo et Stig Petterson sont en tête du concours. Ce dernier disparaît à la hauteur suivante (2m16) en compagnie du champion olympique en titre Chavlakadze, au moment précis où Brumel trouve les ressources pour reprendre l’initiative. Il réussit 2m16 au premier essai, devant John Thomas (2e essai) et Rambo (3e essai). Le robuste Américain disparaît à 2m18, hauteur que Thomas et Brumel franchissent tous deux, améliorant ainsi le record olympique. Endurci, le talentueux sauteur noir américain n’a, cette fois, rien à perdre. A 2m20 il manque de peu l’exploit mais échoue finalement, laissant au Soviétique le titre olympique tant convoité. Bien qu’étriquée, cette victoire de Valéri Brumel est entièrement méritée et couronne une exceptionnelle carrière.
La tragédie
En 1965, conformément aux instructions de son entraîneur, Brumel lève quelque peu le pied. Cette année de transition doit préparer l’athlète, âgé d’à peine 23 ans, aux saisons futures et au prochain rendez-vous olympique. Le destin en décide cependant autrement. Le 7 octobre 1965, quelques jours après un série de meetings européens, Brumel est de retour à Moscou. L’athlète accepte l’invitation qu’un ami lui fait de le ramener chez lui à bord de sa moto. A la sortie d’un tunnel, le pilote ne peut éviter une glissade et le motocycle percute le mur de protection en pierre. Si les bras et la jambe d’appel de Brumel sont intacts, il n’en va pas de même de sa jambe gauche dont le tendon est pratiquement sectionné. Pour tout autre que lui l’amputation du membre blessé aurait été pratiquée, mais le médecin qui l’opère cinq heures durant l’a reconnu et fait l’impossible pour l’épargner et lui donner ainsi une autre chance.
Un héros planétaire
C’est tout ce qu’il faut au Soviétique. L’athlète qui a toujours fait preuve d’une gentillesse et d’une simplicité unanimement reconnues fait à présent appel à une volonté de fer insoupçonnée. “Je sauterai à nouveau” répète-t-il à qui veut l’entendre. Ses proches se demandent où il va chercher une telle force morale. Des milliers de lettres d’encouragement et d’admiration affluent du monde entier. Ainsi, trois mois et plusieurs opérations après l’accident, commence-t-il à marcher avec des béquilles. Fin 1966, il tente un premier essai sans béquilles mais sa cheville ne résiste pas et il tombe. Passant de spécialiste en spécialiste, il guérit lentement. Ainsi, en octobre 1968, alors qu’au même moment l’Américain
Dick Fosbury révolutionne la technique du saut en hauteur aux Jeux de Mexico, Brumel marche à nouveau. Miracle de la volonté d’un grand champion, il se retrouve sur un sautoir en mai 1969 et effectue 18 essais successifs pour franchir de 1m20 à 2m. Un mois plus tard, il efface même une barre à 2m06.
La référence
Salué à nouveau unanimement comme l’un des plus grands sauteurs en hauteur de tous les temps lors de sa disparition au début de l’année 2003, Valéri Brumel aura été l’un des meilleurs techniciens de cette discipline. Transformant à merveille sa vitesse d’élan en élévation ascensionnelle, il a amélioré le record mondial à six reprises, le faisant progresser de 5cm en trois ans à peine. Champion olympique, champion d’Europe et recordman mondial, il aura donc conquis tous les titres et nul ne peut dire jusqu’où il aurait pu aller sans l’accident tragique qui lui coupa les ailes en pleine gloire. Au-delà de ses performances, Brumel reste dans les mémoires grâce à une personnalité attachante, tant sur les stades qu’en dehors, comme le démontre son amitié avec son adversaire John Thomas. En pleine guerre froide, ces deux champions démontrèrent que le sport est un excellent moyen de compréhension, d’estime et de respect entre les individus et les peuples. En ce sens, la disparition de Valéri Brumel a rendu tous les sportifs quelque peu orphelins.
Notes