Les grands moments de l'athlétisme
mars 2005, Vincent Spletinckx
Jim Thorpe, l’athlète ultime
Si le mythique Dieu marin Protée, fils de Poséidon, capable de changer de forme à volonté pour impressionner ses adversaires avait pris une dimension humaine,
peut-être se serait-il incarné en Jim Thorpe, l’un des athlètes les plus complets de l’histoire du sport. Véritable touche-à-tout de génie, celui-ci aurait effectivement pu briller dans des disciplines fort diverses comme le montre l’ensemble de sa carrière sportive. En athlétisme, il domina le pentathlon et le décathlon des Jeux de Stockholm en 1912.
Sa disqualification, l’année suivante, pour faits de professionnalisme, apporte la touche tragique qui a fait de ce héros, désormais devenu martyr, une légende du sport américain et mondial. Il réclama sa réhabilitation jusqu’à son dernier souffle, mais n’obtint satisfaction qu’à titre posthume.
“Sentier brillant”
Jim Thorpe voit le jour au printemps 1888 à Shawnee dans l’Oklahoma, au sein de la tribu des Sax, Fox et Pottowatomie. Descendant du fameux chef indien “Aigle noir”, c’est en fait un sang-mêlé. Son père lui apporte une ascendance partiellement irlandaise et sa mère a du sang français dans les veines. D’après la légende, celle-ci, apercevant par la fenêtre de sa cabane une intense lumière à travers les arbres au moment de mettre le petit Jim au monde, lui a donné le nom indien de “Wa-Tho-Huck”, ce qui signifie “sentier brillant” en algonquien.
Dès sa plus tendre enfance, confronté quotidiennement aux réalités d’une vie en pleine nature, Jim accompagne son père dans de nombreuses expéditions. Il n’est ainsi pas rare de le voir, alors qu’il n’a encore qu’une dizaine d’années, parcourir près de trente kilomètres en une seule journée. Comme tout indien qui se respecte, l’adolescent bénéficie d’une condition physique remarquable. Il se sert à l’occasion d’un fusil de chasse, poursuit les troupeaux de bisons et apprend à monter à cheval. Ce dernier moyen de locomotion lui est fort utile lorsqu’il se voit contraint de se rendre à l’école distante du domicile familial de plus de 35 kilomètres.
Par après, le jeune homme poursuit sa scolarité à Lawrence dans le Kansas avant d’être envoyé par son père, en 1904, à la Carlisle High School de Pennsylvanie, nouvelle école fondée par Richard Henry Pratt et spécifiquement destinée à l’éducation “occidentalisée” des Indiens.
Découvertes sportives
Malheureusement, quelques mois à peine après son entrée dans cet établissement, Jim Thorpe apprend la tragique disparition de ses parents et de ses frères emportés par une infection sanguine. Abandonnant ses études, il est contraint de travailler chez des fermiers pour gagner sa vie. Sans l’aide et l’insistance de ses oncles, il ne serait probablement jamais retourné à la Carlisle High School et n’aurait pu, en 1907, faire une rencontre déterminante pour le restant de ses jours. C’est en effet à l’âge de 19 ans que Jim Thorpe fait la connaissance de “Pop” Warner, l’un des fondateurs du football américain moderne. Cet entraîneur est également un passionné d’athlétisme et il a tôt-fait de déceler les dons exceptionnels du jeune Indien. Celui-ci, malgré une technique rudimentaire et un équipement inadapté, franchit déjà 1m85 en hauteur. Peu après, au cours d’un même meeting, il remporte tout à la fois les concours de hauteur, longueur et marteau, mais également les 120 et 220 yards haies.
Bien qu’il profite de ses vacances estivales pour rentrer dans sa réserve indienne afin de pêcher et chasser, Jim Thorpe ne s’en distingue pas moins au sein des équipes scolaires de football américain et de base-ball. Il excelle également dans les sports individuels tels que la gymnastique, l’aviron, le patinage, le tennis, la natation, la lutte, la boxe et, bien entendu, l’athlétisme. Touche-à-tout de génie, il n’est guère de discipline qu’il ne puisse pratiquer au plus haut niveau.
Une erreur fatale
Ainsi, au cours de l’année 1909, Jim Thorpe est-il repéré par une équipe de chercheurs de talent qui lui propose de devenir joueur de base-ball professionnel pour une poignée de dollars. Enrôlé dans l’équipe de Rocky Mount à Fayetteville en Caroline, le jeune Indien commet l’erreur fatale de jouer sous son nom véritable et non pas, comme le font la plupart de ses équipiers afin de préserver leur statut d’amateurs, sous un pseudonyme. Malgré une rente mensuelle de 60 à 100 dollars, Jim se lasse rapidement de ce train de vie. Dès l’année suivante, il est de retour à Carlisle. Il commence par pratiquer intensivement le football américain. A l’occasion d’un match au cours duquel Carlisle écrase l’équipe de l’Armée américaine, Thorpe croise un certain Dwight Eisenhower. Bien des années plus tard, au moment de quitter la Maison-Blanche, le fameux général déclara qu’il y a ici et là des personnes suprêmement douées: “Mes souvenirs me ramènent à Jim Thorpe. Il ne s’était jamais vraiment entraîné, mais il pouvait tout faire mieux qu’aucun autre joueur qu’il m’ait été donné de voir au cours de ma vie.” Pourtant, Jim se tourne progressivement vers l’athlétisme, sport qui ne l’avait intéressé que modérément jusque-là. Sous la houlette de “Pop” Warner qui voit déjà en lui le champion d’exception qu’il sera un jour, il s’essaie tout d’abord au saut en hauteur et sur les haies. Pourtant, lorsque Warner apprend que les épreuves de pentathlon et du décathlon figureront pour la première fois au programme des Jeux Olympiques à Stockholm en 1912, il ne doute pas un seul instant que ces disciplines sont faites sur mesure pour sa pupille.
La surprise de Stockholm
Lorsque retentissent les premières notes de la cérémonie d’ouverture des Jeux de Stockholm, Jim Thorpe est, pour les Européens du moins, un parfait inconnu. “Jouant” à domicile, les Suédois sont persuadés que les deux épreuves multiples ne peuvent leur échapper. Il est vrai qu’ils alignent trois champions de grande valeur, Lomberg, Holmer et Wieslander. Ce dernier a amélioré à trois reprises le record mondial du décathlon au cours des mois précédents.
L’arme secrète des Etats-Unis opte, outre le pentathlon et le décathlon, pour les épreuves individuelles de la hauteur (l’Indien s’est qualifié en franchissant 1m95, à deux centimètres à peine du record mondial) et de la longueur. Thorpe se voit toutefois dans l’impossibilité horaire d’ajouter à ce programme particulièrement chargé l’épreuve du 110 m haies sur laquelle il pourrait également briller (il devancera en effet le champion olympique Fred Kelly peu après les Jeux en égalant le record mondial de la spécialité en 15”0 à Reims).
Dès l’entrée en scène de l’Américain, le 7 juillet 1912, dans le pentathlon, les Suédois comprennent qu’ils ont affaire à un athlète hors du commun. Le colosse (87 kilos pour 1m84) s’impose effectivement sans coup férir, remportant pas moins de quatre des cinq épreuves. Il réussit successivement 7m07 au saut en longueur, 46m41 au javelot, 22”9 au 200m, 35m57 au disque et 4‘44”8 au 1.500m, des performances exceptionnelles compte tenu des conditions de l’époque.
Le lendemain, Thorpe échoue à deux centimètres du podium en franchissant 1m87 au saut en hauteur et termine 7e du concours de longueur après avoir manqué la plupart de ses sauts (seulement 6m89 pour son meilleur essai).
Enfin, dans le décathlon (étalé à l’époque sur trois journées), Thorpe balaie toute opposition. Il couvre l’hectomètre en 11”2, laissant Wieslander à plus d’une demi-seconde. Il devance ensuite le Suédois de 37cm en longueur, de 75cm au poids, de 12cm en hauteur, de 1”4 au 400m, de 1”6 au 110m haies, de peu au disque, de 15 cm à la perche, cède un peu de terrain au javelot avant de reprendre sa course triomphale dans le 1.500m couvert en 4’40” soit cinq secondes pleines de mieux que Wieslander. Au terme de l’épreuve, le Suédois concède près de 500 points à Thorpe. Jamais plus un tel écart ne sera enregistré entre les deux premiers d’un décathlon olympique. Le petit-fils d’“Aigle noir” n’a pas fait de prisonnier. Il totalise quelques 8.412 points à la table de 1912, ce qui, converti à la table de 1985, se traduit par 6.564 points, une performance qui ne sera dépassée qu’en 1927, quinze ans plus tard! A l’occasion de la cérémonie protocolaire de remise des médailles, le roi Gustave V de Suède ne s’y trompe pas en déclarant: “Monsieur, vous êtes le plus grand athlète du monde!”
La roche Tarpéienne
A son retour aux Etats-Unis, Jim Thorpe est fêté comme un héros national ce qui, en raison de ses origines indiennes et de la discrimination raciale qui sévit à l’époque outre-Atlantique, n’est pas le moindre de ses exploits. Sous la pluie de confettis qui le recouvre dans les rues de New York, tandis que des milliers de personnes scandent son nom, Thorpe ne peut que s’émerveiller qu’“un gars puisse avoir autant d’amis”. Il reçoit même une lettre du président William Howard Taft le félicitant pour ses exploits athlétiques: “Vos victoires stimuleront sans aucun doute tous ceux qui cherchent à acquérir, par une constante domination de soi, les qualités supérieures qui doivent être les caractéristiques de tout citoyen.”
Tandis que les félicitations présidentielles se mêlent aux promesses d’un avenir radieux, Thorpe est l’homme du jour. Sa photo fait la une de tous les journaux du pays. C’est ainsi qu’un journaliste de Worcester, dans le Massachusetts, tombé en arrêt sur la première page du New York Times, le reconnaît comme étant l’un de ses anciens équipiers de l’équipe de base-ball de Rocky Mount. Il diffuse l’information qui est rapidement propagée par les agences de presse: “Thorpe a joué pour de l’argent. Il n’aurait pas dû être sélectionné pour les jeux Olympiques.”
La fédération athlétique américaine (l’AAAU) s’empare du dossier et ouvre l’enquête. Jim Thorpe reconnaît les faits, même s’il les a depuis longtemps oubliés, plaide la bonne foi et argumente qu’il ignorait risquer la disqualification pour une quinzaine de dollars par semaine. “Je n’avais pas connaissance des règlements régissant l’amateurisme”, explique-t-il. Hélas, rien n’y fait, pas même l’intervention de “Pop” Warner, ni la touchante mais naïve proposition de Thorpe de rembourser ses primes de matches pour pouvoir garder ses médailles. Jim Sullivan, président de la sévère AAAU, demeure inflexible et disqualifie l’Indien rétroactivement. Son extraordinaire record mondial au décathlon ne sera, de la sorte, jamais homologué.
Sur base de la règle désuète et hypocrite (l’AAAU perdra elle aussi, mais bien trop tard, le A de amateur pour devenir AAU) de l’amateurisme qui réclamera par ailleurs les scalps de Paavo Nurmi, Jules Ladoumègue, Gunder Haegg, Arne Andersson ou encore Guy Drut, le Comité Olympique entérine la décision de l’AAAU au début de l’année 1913. Il efface le petit-fils d’“Aigle Noir” des tablettes, le contraignant à transmettre ses médailles d’or au Norvégien Bie et au Suédois Wieslander. Ceux-ci, estimant avoir été battus à la régulière, les refuseront.
Plus d’une corde à son arc
Radié à vie, considéré comme un paria, Jim Thorpe est touché dans son intégrité, sa fierté et son honneur. Jamais on ne saura quels sommets il aurait pu encore atteindre s’il avait eu le loisir de poursuivre sa carrière en athlétisme. Toujours est-il que ses performances de 1912 lui auraient, à elles seules, encore permis de se mêler à la lutte pour le podium des Jeux de Londres en 1948! Pourtant, son talent illimité et sa jeunesse lui permettent de rapidement rebondir. S’il se montre ouvert aux autres, Thorpe est également un battant appréciant “lutter et se lancer des défis partout et tout le temps.” A 25 ans, il signe un contrat professionnel le liant à l’équipe de base-ball des Giants de New York avant de revenir, en 1915, au football américain dans l’équipe des Canton Bulldogs. Six années durant, Thorpe fait vibrer les foules et connaît une exceptionnelle popularité. Il devient ainsi, en 1920, le premier président de la Ligue américaine de Football. Bien que poursuivant la pratique de ce sport jusqu’au seuil de la quarantaine, il voit sa forme physique décliner progressivement, ce qui le force à évoluer dans des divisions inférieures. Il dispute ainsi son dernier match professionnel à Chicago à l’automne 1928 et part s’installer en Californie, acceptant une série d’emplois manuels tandis que la Grande Dépression sévit.
L’organisation des jeux Olympiques de 1932 à Los Angeles et l’engouement suscité par l’athlétisme à cette occasion outre-Atlantique permettent à Jim Thorpe de sortir de l’alcoolisme et de la misère dans laquelle il est tombé depuis sa retraite sportive. La légende veut que, reconnu à l’entrée du Colisée de la cité des anges, il ait été invité par le vice-président du comité olympique américain Charles Curtis à assister à l’ensemble des cérémonies et des compétitions.
Pour la réparation d’une injustice
Ce retour sur le devant de la scène n’est pas sans conséquences personnelles. L’intérêt marqué par le public à son égard l’encourage à reprendre de plus belle sa quête de réhabilitation. A plusieurs reprises, de nombreux dons en provenance de tout le continent parviennent à sa famille pour l’aider et le soutenir tant financièrement que moralement.
Jim Thorpe profite de cette période pour entamer une modeste carrière cinématographique à Hollywood, personnifiant ainsi à l’écran ses ancêtres dans plusieurs westerns tout au long des années 1930 et 1940.
En 1950, sur un plan purement sportif, un jury américain, réuni par l’Associated Press, le désigne comme le plus grand athlète américain du demi-siècle écoulé, tous sports confondus, devant d’autres légendes telles que
Jesse Owens, Bob Mathias ou Glenn Morris. Cinquante années plus tard, Thorpe sera à nouveau sollicité en tant qu’athlète du siècle, cette fois par le
Wide World of Sports d’ABC.
En 1952, quelques mois avant sa mort, Thorpe a encore la satisfaction de voir Hollywood lui consacrer un film biographique.
Le chevalier du stade (Man of Bronze: Jim Thorpe, All-American), dirigé par Michael Curtiz, retrace sa carrière et ses exploits sportifs sous les traits de l’acteur Burt Lancaster. Malheureusement, l’ancien champion n’en retire qu’un bénéfice dérisoire avant de s’éteindre. Entouré de ses nombreux enfants (huit) et de quelques membres de la tribu des Sax et Fox, il a réclamé jusqu’à son dernier souffle les deux médailles d’or qu’il avait portant bien conquises à Stockholm quatre décennies plus tôt.
La réhabilitation
Au début des années 1970, Robert Wheeler, historien du sport, se passionne pour la tragique aventure athlétique de Jim Thorpe. Il décide de prêter main-forte au mouvement de réhabilitation sportive initié par l’athlète lui-même et poursuivi, après sa disparition, par sa troisième épouse, Patricia. Grâce à de longues années de lutte et malgré les atermoiements sans fin du Comité Olympique, Wheeler et les Thorpe obtiennent gain de cause. Par un beau matin de mai 1982, le CIO annonce officiellement la réhabilitation de James Francis Thorpe. Ses médailles d’or sont rendues à sa famille et son nom est à nouveau inscrit au sommet du palmarès olympique du pentathlon et du décathlon, place que, pour les amateurs d’athlétisme, “Sentier brillant”, petit-fils d’“Aigle Noir”, l’un des athlètes les plus complets de tous les temps, n’avait jamais vraiment quittée.
Notes
Encyclopédie Mondiale du Sport, Le Sport de A à Z; (Paris, Vaillant-Miroir-Sprint Publications, 1980), pp.689-690.
MATTHEWS Peter, The GUINNESS BOOK of Track & Field (Londres, Guinness Superlatives Ltd., 1982).
PARIENTE Robert et LAGORCE Guy, La fabuleuse histoire des jeux Olympiques; (Paris, La Martinière, 1996), pp.681-684.
PARIENTE Robert, La légende de l’athlétisme; (Genève, Liber, 1997), pp.18-19.
www.cnn.com/2004/WORLD/europe/07/09/jim.thorpe/