Les grands moments de l'athlétisme
juin 2006, Vincent Spletinckx
La fabuleuse histoire du 100 m (3)
Si les Etats-Unis ont connu une déconvenue de taille à Rome en 1960 suite à la victoire de l’Allemand Armin Hary, leurs athlètes dominent toutefois largement la décennie des “Golden Sixties”. Tout d’abord grâce à Bob Hayes qui peut vraisemblablement être considéré comme le sprinteur le plus rapide de tous les temps. Ensuite, sous l’impulsion de talentueux héritiers dont émerge Jim Hines, premier homme à descendre officiellement sous la barrière des 10 secondes tant manuellement qu’électroniquement. Les années 1970 et l’arrivée de nouveaux talents multinationaux voient néanmoins la suprématie américaine à nouveau contestée.
Alors que les Etats-Unis sont à la recherche d’un champion après leur cuisante défaite en sprint (tant sur 100 que sur 200m et 4x100m) aux Jeux de Rome en 1960, un athlète hors du commun déboule dans les rues de Jacksonville en Floride. Issu d’une enfance difficile dans les ghettos,
Bob Hayes se distingue rapidement par des qualités innées et exceptionnelles. En juin 1961, alors qu’il n’a que 18 ans, il égale le record mondial du 100 yards en 9”3 (soit moins de 10”2 au 100m). Un an plus tard, il égale à nouveau le record mondial en 9”2 malgré un vent défavorable de 2 m/s. Il fait mieux encore quelques mois plus tard en bloquant officieusement les chronos à 9” voire 9”1. Toutefois, devant l’énormité de l’exploit, son temps est curieusement ramené à 9”3. Hayes n’en a cure car, peu de temps après, il s’impose définitivement au plus haut niveau en devenant champion des Etats-Unis devant les meilleurs sprinters mondiaux. La plus formidable machine à gagner que le sprint ait connu est lancée. En effet, le surpuissant athlète noir américain (87 kg pour 1m82) ne connaîtra plus jamais la défaite tant sur 100 yards que sur 100m et engrangera quelques 54 victoires consécutives jusqu’à son ultime sortie en finale des jeux Olympiques, deux ans et demi plus tard.
En 1963, Bob Hayes affole à nouveau les chronos. Il devient le premier athlète à descendre officieusement sous les 10 secondes au 100m à Walnut en 9”9 devant Henry Carr, futur champion olympique du 200 m. Un vent trop favorable empêche toutefois l’homologation de cette performance. Peu après, il porte, officiellement cette fois, le record du 100 yards à 9”1 (soit moins de 10” sur 100 m.)
A la vitesse de l’éclair
En 1964, l’athlète américain prépare avec soin sa saison olympique. En salle, il est le premier à briser la barrière des 6 secondes au 60 yards (en 5”9) et enregistre un chrono électronique sensationnel de 6”04 qui ne sera amélioré que 20 ans plus tard! Avant de remporter les sélections olympiques, il enregistre à deux reprises 9”1 au 100 yards.
En octobre, aux jeux Olympiques de Tokyo, Hayes est au sommet de sa forme. En demi-finale, il s’impose en laissant l’ensemble de ses adversaires à plus de trois mètres et descend à 9”91. Malheureusement, le vent trop favorable qui souffle empêche l’homologation de ce chrono ahurissant. C’est en effet la première fois qu’un athlète descend sous les 10 secondes au chronométrage électronique. L’exploit est d’autant plus impressionnant qu’il a été réalisé sur une piste en cendrée humide de qualité très moyenne et sans la moindre opposition. En finale, Hayes est victime du tirage au sort et décroche un premier couloir labouré par les marcheurs des 20 km. Malgré ce handicap, l’Américain s’envole dès les premières foulées et s’impose magistralement en 10”04 laissant le Cubain Figuerola et le Canadien Harry Jérôme (pourtant lui aussi détenteur du record mondial manuel en 10”) à deux mètres! C’est la première fois qu’un champion olympique l’emporte avec une telle avance. Hayes pulvérise le record mondial de Armin Hary de 21/100e bien qu’officiellement son temps soit arrondi à 10”0 et ne fasse qu’égaler le précédent record1. Jamais plus le record mondial ne connaîtra une telle progression.
Le sprint le plus sensationnel de tous les temps
Pourtant, six jours plus tard, en finale du 4x100m, Hayes se montre encore plus éblouissant. Recevant le témoin des mains de ses coéquipiers en cinquième position avec plus de trois mètres de retard sur la France et derrière la Pologne, la Jamaïque et l’Union Soviétique, il remonte l’ensemble des équipes en moins de cinquante mètres et remporte la course avec trois mètres d’avance! A l’occasion de ce que de nombreux spécialistes considèrent comme la plus fantastique démonstration de vitesse de toute l’histoire de l’athlétisme, Hayes a parcouru, lancé, la dernière ligne droite en 8”5. C’est tout simplement, aujourd’hui encore, la plus grande vitesse jamais atteinte par un être humain!
Alors qu’il n’a pas encore 22 ans et n’a pas exploré toutes ses limites, Hayes abandonne l’athlétisme au profit du football américain où sa vitesse fulgurante fera bien des ravages au point d’y bouleverser complètement les règles tactiques les plus établies. Il laisse un vide énorme que, heureusement, une suite de très talentueux héritiers va partiellement combler.
Rendez-vous à OK Sacramento
De cet ensemble émerge progressivement Jim Hines. Cet athlète puissant (81 kg pour 1m83) dont le style à l’élévation très marquée des genoux n’est pas trop éloigné de celui qu’adoptera trois décennies plus tard Donovan Bailey, est extrêmement véloce. A l’occasion coureur de 200m, c’est aussi un excellent finisseur. Sur sa route se dresse un ensemble d’athlètes de premier plan parmi lesquels Charlie Greene, son énigmatique et fluide compatriote, le Jamaïcain Lennox Miller et le Français Roger Bambuck. Tous se retrouvent aux Championnats des Etats-Unis par une chaude soirée de juin 1968. Sur la piste de briques pilées ultrarapide de Sacramento, les chronos fusent. Dès les séries, par vent légèrement trop favorable, Hines descend à 9”8. Greene et Bambuck égalent successivement le record mondial en 10”. Une heure plus tard, en demi-finale, alors que le vent est tombé, Hines s’impose en 9”9 et devient ainsi le premier homme à descendre officiellement sous les 10” au chronométrage manuel. Sa brillante performance est par ailleurs confirmée par le chrono électronique qui s’est arrêté à 10”03. Dans la seconde demi-finale, Charlie Greene réalise lui aussi 9”9 (mais 10”10 au chrono électronique) devant Miller et Bambuck. En finale, Greene réalise une meilleure mise en action et résiste au retour de Hines pour l’emporter de justesse en 10”.
Moins de 10” électriques
En octobre 1968, à Mexico, les olympiens bénéficient, pour la première fois aux Jeux, d’une piste synthétique en tartan qui offre un avantage généralement estimé à 1/10e de seconde par rapport à la cendrée. Dans une ambiance de révolte euphorique qui fait de Mexico, sur le plan athlétique, les Jeux les plus sensationnels de l’histoire olympique (Tommie Smith brisant le mur des 20” au 200 m, Lee Evans et Larry James celui
des 44” au 400m, sans parler de Bob Beamon à la longueur), Charlie Greene réalise un excellent chrono de 10”02 dès les quarts de finale. Dans la première demi-finale, Jim Hines (10”08) s’impose d’un souffle à Roger Bambuck (10”11, un record de France qui tiendra près de 20 ans) tandis que Charlie Greene, qui commence à ressentir quelques douleurs à la jambe droite, résiste aux assauts de Lennox Miller et Pablo Montes dans la seconde demi-finale.
Pour la première fois de l’histoire olympique, aucun blanc ne figure au départ de la finale. Au second coup de pistolet, c’est le petit et véloce Mel Pender qui est le premier en action. Hines est toutefois bien parti et le remonte dès la mi-course. Grâce à une superbe accélération dans les derniers mètres, il s’impose légèrement détaché devant Lennox Miller et Charlie Greene. Lorsque le panneau électronique du stade annonce 9”9 pour le vainqueur, tout le monde pense que Hines vient d’égaler le record mondial. Pourtant, tout comme Hayes quatre ans plus tôt à Tokyo, l’athlète américain est victime de l’amalgame, fréquent à l’époque, entre les deux types de chronométrage. En fait, les 9”9 de Hines à Mexico sont électroniques (9”95 pour être précis, soit l’équivalent de 9”7 au chrono manuel) et l’Américain devient ainsi le premier homme sous les 10” au 100m au chronométrage électronique. Cet exploit de taille qui, comme Hines l’a prouvé en 10”03 sur la cendrée de Sacramento au niveau de la mer, ne doit pas tout à l’altitude, sera ultérieurement repris comme le premier record mondial au 1/100e de seconde et demeurera invaincu pendant près de 15 ans !
A l’image de Bob Hayes, Hines parachève son triomphe par une brillante démonstration dans le 4x100m où il parvient à remonter Roger Bambuck et Enrique Figuerola dans la dernière ligne droite et imposer le relais américain en 38”24, nouveau record mondial.
L’isolationnisme américain
Même si John Carlos, le grand coureur de 200m, se distingue sur les plus courtes distances du sprint au cours de la saison 1969, le départ de Jim Hines pour l’équipe de football américain des Miami Dolphins, laisse un vide que les Etats-Unis ne comblent pas directement. Certes, ils trouvent en Eddie Hart et Reynaud Robinson d’authentiques champions, mais le temps de 9”9 (chrono manuel) de ces derniers en finale des sélections olympiques américaines de 1972 est loin de valoir les performances électriques réalisées par Bob Hayes et Jim Hines. Isolés dans leurs certitudes, les Etats-Unis ne voient pas, à l’aube de la saison olympique, venir le danger.
Le sprinteur qui venait de l’Est
Pourtant, invaincu depuis l’été 1970, le Soviétique Valéri Borzov a déjà eu maintes fois l’occasion de faire parler de lui. Champion d’Europe à Athènes en 1969, il a conservé son titre à Helsinki en 1971 et s’est même imposé sur 200m. A l’exception des deux meilleurs Américains, qu’il n’a jamais rencontrés, Borzov s’est joué de tous les adversaires qui lui ont été présentés. Peu de temps avant les Jeux, il réalise même un prometteur 10”14.
S’il n’a pas toujours été passionné par l’athlétisme, le Soviétique s’est pourtant, sous la houlette de ses entraîneurs Boris Voitas puis Valentin Petrovsky, intéressé de près aux méthodes de préparation et à la technique de course. C’est vraisemblablement le premier athlète à avoir abordé scientifiquement les épreuves de sprint, étudiant avec patience et dans le détail la technique des meilleurs sprinters mondiaux.
Relâché et confiant, Borzov est donc particulièrement bien préparé lorsque s’ouvrent les épreuves olympiques. Comme par enchantement, le sort va jouer en sa faveur. Si Lennox Miller n’a pas retrouvé sa condition de 1968, le Cubain Ramirez, très en forme jusque-là, se blesse à l’entraînement. Le Jamaïcain Don Quarrie se réserve pour le 200m. Pour sa part, le Trinitéen Hasely Crawford, dont l’heure viendra quatre ans plus tard à Montréal, doit renoncer au départ de la finale, victime d’une élongation. Enfin, les Américains Hart et Robinson sont victimes de l’une des plus invraisemblables bévues de l’histoire olympique des Etats-Unis.
Une incroyable bévue
Alors qu’ils se sont qualifiés sans difficulté en série, les sprinteurs US, se fiant à un programme périmé, assistent paisiblement à l’émission télévisée des épreuves de sprint lorsqu’ils réalisent que ce qui apparaît à l’écran n’est pas une rediffusion des séries du matin, mais bien la retransmission en direct des quarts de finale. Lorsqu’ils arrivent enfin sur le stade olympique, il est déjà trop tard pour Hart et Robinson. Robert Taylor, le troisième Américain, a plus de chance et participe au dernier quart où, sans s’échauffer, il réalise un brillant 10”16 derrière Valeri Borzov qui, en 10”07, améliore le record d’Europe.
En finale, c’est le Soviétique Kornelyuk qui prend le meilleur départ, mais la lutte se précise rapidement entre Borzov et Taylor. Relâché, fluide et parfaitement en ligne, le Soviétique place une accélération décisive dans les dernières foulées et s’impose en 10”14 devant Taylor (10”24) et Miller (10”33). Si Borzov prouve dans le 200m (qu’il remporte face à l’Américain Larry Black dans un brillant chrono de 20”00) et sur l’ensembe de sa carrière (Borzov sera encore champion d’Europe du 100m en 1974 et médaillé de bronze sur cette même distance aux Jeux de Montréal en 1976) qu’il n’a pas usurpé le titre suprême, l’absence de Hart et Robinson jette, malgré tout, un léger voile sur sa victoire. Il est en effet permis d’imaginer que la présence des deux meilleurs Américains aurait, à tout le moins, rendu la lutte nettement plus âpre.
Pour les Etats-Unis qui ont, tant à Tokyo qu’à Mexico, remporté tous les titres olympiques du sprint (100-200-400 et les relais), la pilule est amère. Certes, leur immense réservoir d’athlètes favorise l’éclosion de nombreux talents. Pourtant, rares sont ceux qui parviennent à se hisser au niveau de leurs prédécesseurs et, à plus forte raison, à s’y maintenir. Le grand Steve Williams (1m90) en est l’exemple type.
Découvert très jeune, cet étudiant de l’Université d’El Paso au Texas, affiche d’emblée d’impressionnants dons sur toutes les distances du sprint. Malheureusement sa propansion à se disperser lui joue des tours. Ainsi se blesse-t-il quelques semaines à peine avant les épreuves de sélections olympiques pour les Jeux de Munich en 1972. Fantasque et irrégulier, Williams alterne le pire et le meilleur. A d’inexpliquables défaillances, succèdent des victoires impressionnantes sur les meilleurs sprinters mondiaux. A l’été 1975, au meeting de Zurich, Williams (en 10”08) se fait surprendre par son compatriote Steve Riddick (10”05) bien qu’il devance Borzov (10”16) et Mennea (10”23).
A l’aube de la saison olympique, Williams impressionne en réalisant quelques chronos de premier plan tant sur 100 que sur 200m. La lutte pour le titre suprême semble se concrétiser...
(à suivre)
Notes
Photos & video(s) *
A Tokyo, sur une cendrée de qualité moyenne, labourée par les marcheurs des 20 km, Bob Hayes remporte le 100m olympique dans le temps fantastique de 10"04 avec deux mètres d'avance sur ses adversaires.
En remportant le titre olympique sur 100m à Mexico 1968 en 9"95, Jim Hines devient le premier homme à descendre officiellement sous les 10 secondes au chronométrage électronique.
Esseulé au premier couloir d’une piste en cendrée labourée par les marcheurs des 20 km, Bob Hayes remporte le 100m des Jeux de Tokyo en 1964 avec deux mètres d’avance dans le temps ahurissant de 10”04! Pourtant, six jours plus tard, en finale du 4x100m, il se montrera encore plus éblouissant.
En finale du 4x100m olympique, à l'occasion de la plus extraordinaire démonstration de vitesse de toute l'histoire athlétique, Bob Hayes couvre, lancé, la dernière ligne droite en 8"5 et impose les Etats-Unis avec trois mètres d'avance.
En octobre 1968, aux Jeux de Mexico, Jim Hines décroche le titre olympique et devient le premier homme à briser officiellement la barrière des 10 secondes au chronométrage électronique. Son fabuleux temps de 9”95 résistera près de 15 ans à tous les assauts!
Avec beaucoup d’opiniatreté, le Soviétique Valeri Borzov s’impose aux Jeux de Munich en 1972 devant Taylor et Miller. Bien que bénéficiant de l’absence inattendue des deux meilleurs sprinters américains, Borzov prouve sur 200 m ainsi que sur l’ensemble de sa carrière que cette victoire ne devait rien au hasard.