Dernière mise à jour : 22 avril 2010 Dernière édition : mars 2010

Les grands moments de l'athlétisme

septembre 2006, Vincent Spletinckx

La fabuleuse histoire du 100 m (4)

Les années 1970 voient la suprématie américaine ébranlée en sprint. Après le doublé de Valeri Borzov à Munich, c’est tout d’abord un Trinitéen revanchard et ensuite un sprinter écossais doublé d’un affligeant boycott politique qui leur infligent un camouflet cinglant. Heureusement pour le prestige de l’Oncle Sam, les années 1980 sont le théâtre d’une domination éclatante de l’exceptionnel Carl Lewis malgré la lourde menace “artificielle” du Canadien Ben Johnson.

A l’aube de la saison olympique, Steve Williams fait figure de grand favori pour le titre suprême. Au printemps 1976, la grande liane américaine aligne en effet une impressionnante série de performances de premier plan. En juin, à l’occasion des qualifications du 200 m aux championnats des Etats-Unis, Williams ressent néanmoins le début d’une douleur à la cuisse et préfère se réserver pour les sélections olympiques organisées la semaine suivante à Eugene. Malheureusement, à cette occasion, la douleur se réveille et le contraint à renoncer la mort dans l’âme.

Quatre années d’attente

Si les espoirs de gloire olympique de Williams s’évaporent définitivement dans les forêts de l’Oregon, son retrait ouvre la porte à de nombreux prétendants nationaux jusque-là barrés par le géant. Parmi ceux-ci, on distingue principalement le véloce Harvey Glance auteur d’un 9”9 manuel sur la distance. Pourtant, les Américains ne sont pas les seuls à revendiquer le trône. Meilleur sprinteur européen, le Soviétique Valeri Borzov est bien décidé à se succéder à lui-même. De même, le Jamaïcain Donald Quarrie, spécialiste du 200 m (il a réalisé un fantastique 19”86 en 1971) fait également partie des candidats sérieux. Toutefois, aucun peut-être n’est animé d’un désir aussi ardent que Hasely Crawford. Blessé en demi-finale aux Jeux de Munich, le solide Trinitéen (86 kg pour 1 m 86) n’avait pu effectuer que quelques foulées en finale sans pouvoir défendre ses chances. Voici donc quatre années qu’il rumine sa revanche. Grâce à un entraînement continu de plusieurs années aux Etats-Unis, le porte-drapeau de la délégation antillaise a soigneusement préparé son année olympique. Par deux fois, il a couvert l’hectomètre en 10” manuel. Il se présente en pleine confiance à Montréal et commence par prendre une première petite revanche en dominant Valeri Borzov en séries. Quelque peu nerveux avant la finale, il tente d’impressionner ses adversaires dans la chambre d’appel. Cela ne semble toutefois pas produire l’effet escompté sur Borzov qui, en compagnie de Harvey Glance, réalise la meilleure mise en action au coup de pistolet. Plus tard, tant Quarrie que Crawford confieront avoir pensé : “Oh non, il ne va pas encore gagner !” Mais, placé au premier couloir à l’instar du légendaire Bob Hayes, Crawford déploie son formidable compas et revient sur Borzov en trois foulées. Il prend rapidement l’ascendant sur ses adversaires. Tout en puissance, il franchit la ligne d’arrivée en vainqueur en 10”06. Quarrie, qui effectue un superbe retour sur la fin de course, échoue de peu sur ses talons (en 10”08). Il se consolera en remportant le 200 m. Borzov, quant à lui, complète le podium en 10”14 (le même temps qu’en finale à Munich). Pour les Américains, par contre, l’échec est encore plus cinglant qu’à Munich étant donné qu’aucun de leurs sprinters ne figure sur le podium. C’est la première fois qu’une telle Berezina leur est infligée depuis 1928. Alors que l’IAAF introduit le 1er janvier 1977 l’homologation des temps au 1/100e de seconde et place ainsi les 9”95 de Jim Hines au sommet de la hiérarchie mondiale, aucun athlète du Nouveau Monde ne semble capable de prendre la relève.

Le sprinteur écossais

C’est ainsi que l’étoile montante de la fin des années 1970 s’élève dans le ciel lourd et bas de l’Ecosse que l’on aurait, à priori, qualifié de peu propice. Modeste sauteur en longueur adepte du cross-country en juniors, Alan Wells a déjà 24 ans lorsqu’il découvre les vertus du sprint à l’occasion d’une rencontre providentielle avec l’entraîneur Wilson Young. S’imposant un régime d’entraînement extrêmement poussé et physique, Wells progresse rapidement. Puissant, il grignote les dixièmes de secondes, passant de 10”55 à 10”29 puis 10”15, nouveau record de Grande Bretagne, en l’espace de quelques mois. En 1978, aux championnats d’Europe de Prague, il subit cependant un revers en étant devancé tant par l’Italien Pietro Mennea que par Valery Borzov. En 1979, le sprinteur italien est en état de grâce et, aux Universiades de Mexico, il porte successivement le record d’Europe du 100 m de 10”07 (Borzov) à 10”01 et le record mondial du 200m de 19”83 (Tommie Smith) à 19”72. De son côté, Wells attend son heure. Le destin va lui être favorable. Suite à l’invasion des troupes soviétiques en Afghanistan, le président Jimmy Carter impose un catastrophique boycott américain des Jeux de Moscou, coupant ainsi les ailes à toute une génération de sprinteurs tels que James Sanford (10”02), Stanley Floyd (10”07), Mel Lattany ou Harvey Glance. Un instant menacés de subir le même sort, les athlètes britanniques ont fait front et obtenu le droit de défendre leurs chances en Russie. Wells, qui s’est déjà mesuré avec succès à Crawford et Quarrie, fait partie des favoris. A Moscou, il sort vainqueur d’un quart de finale très relevé en abaissant le record de Grande Bretagne à 10”11 avant de contrôler sa demi-finale. En finale, il décroche le 8e couloir. Son principal adversaire, le Cubain Silvio Leonard, crédité trois ans plus tôt de 9”98, premier chrono électronique sous les 10 secondes depuis Jim Hines, est situé à l’exact opposé de la piste. Bien que calquant ses premières foulées sur des adversaires plus proches, Wells se retrouve rapidement en tête de la course. Fonçant vers la ligne d’arrivée, il se casse à la limite de la perte d’équilibre et coupe le fil en même temps que Leonard. Indécis, l’athlète écossais visualise sa course sur l’écran géant du stade avant d’exploser de joie et d’effectuer un tour d’honneur. En fin de compte, il l’emporte en 10”25 avec 5/1000e d’avance sur son adversaire cubain. Wells effectuera encore une brillante démonstration sur 200 m (en 20”21) en devançant Quarrie et en ne s’inclinant que d’extrême justesse face au retour exceptionnel de Mennea (20”19) dans les dernières foulées. Si Alan Wells a remporté le titre olympique en l’absence des athlètes américains et dans un temps relativement modeste (la finale olympique de Moscou étant la moins rapide depuis 1960, époque où l’on courait encore sur des pistes en cendrée), il a néanmoins fait preuve du légendaire “fighting spirit” britannique en l’emportant le jour J. Bien qu’ayant dépassé la trentaine, Wells se maintient au meilleur niveau international jusqu’au milieu des années 1980, devançant même un certain Ben Johnson à l’occasion de l’une de ses dernières courses en 1986. Clin d’oeil ou trompe l’œil car, entre temps, la suprématie mondiale a complètement changé de mains.

Une nouvelle race de champions

Il est vrai qu’au début des années 1980 apparaît une nouvelle race de champions. Ces derniers, capables d’exploiter la vague médiatique et commerciale qui s’abat alors sur l’athlétisme, peuvent envisager une carrière sportive professionnelle de longue durée. Jusque-là, la plupart des athlètes devaient composer entre vie professionnelle et activité sportive et, trop souvent, délaissaient prématurément l’athlétisme peu lucratif. Parmi cette nouvelle race de champions figure, par exemple, le “pape” du 400 m haies : Edwin Moses. Nul pourtant ne symbolise aussi parfaitement cette mutation sportive que Carl Lewis qui, avant même ses vingt printemps, s’est déjà offert les services d’un entraîneur et d’un manager.

King Carl

Ce jeune athlète noir de l’Alabama a vu le jour en 1961 au sein d’une famille très sportive. C’est le fabuleux saut à 8 m 90 de Bob Beamon aux Jeux de Mexico en 1968 qui lui a fait découvrir l’athlétisme et a enflammé son imagination. Quelques années plus tard, une rencontre avec son idole, Jesse Owens, s’avère déterminante. Le quadruple champion olympique de Berlin décèle les dons particuliers de Lewis et lui procure quelques conseils et encouragements. Il est vrai que Carl se concentre surtout sur le saut en longueur, dépassant la barrière des 8 mètres à 17 ans et demi à peine. C’est toutefois sous la houlette de l’entraîneur Tom Tellez que Carl Lewis devient un modèle parfait de technique de course et d’harmonie. A moins de 20 ans, Lewis couvre l’hectomètre en 10”00 et s’envole à 8 m 62 au saut en longueur. Athlète très complet, il se montre également irrésistible sur 200 m, peut-être sa meilleure distance comme le montre sa superbe victoire, toute en décontraction, en 19”75 aux sélections américaines d’Indianapolis en vue des premiers championnats mondiaux organisés à Helsinki en 1983. Paradoxalement, Lewis évite cette dernière distance en terre finlandaise, préférant se concentrer sur le 100 m, la longueur et le relais. Sur l’hectomètre, il retrouve son compatriote Calvin Smith. Ce sprinteur extrêmement véloce et au style de course très typique, la tête tirée en arrière, a, un mois plus tôt, amélioré le record mondial que Jim Hines détenait depuis 15 ans pour le porter à 9”93 à l’altitude de Colorado Springs. A Helsinki, Smith ne peut pourtant rien face à la seconde partie de course de Lewis qui s’impose confortablement en 10”07 contre 10”21.

Sur les traces d’une légende

Ses victoires mondiales successives au 100 m, à la longueur et au 4 x 100 m (nouveau record mondial en 37”86) ont donné des ailes à Lewis. A l’horizon des Jeux de Los Angeles, il se fixe comme objectif de remporter quatre médailles d’or à l’instar de ce qu’a réalisé son idole Jesse Owens à Berlin un demi-siècle plus tôt. Le 100 m constitue la première et la plus délicate des épreuves de son défi. Pourtant, malgré une excellente mise en action de Sam Graddy, Lewis s’y impose nettement et en toute décontraction dans l’excellent temps de 9”99. En l’absence de Calvin Smith, éliminé aux impitoyables sélections US, l’Américain a laissé ses plus proches adversaires à 21/100e, la plus nette victoire olympique sur la distance. S’il se contente d’un seul essai pour emporter le concours de la longueur, Lewis s’impose à l’issue d’une belle lutte sur 200 m face à son compatriote Kirk Baptiste (19”80 contre 19”96) et, couvrant la dernière ligne droite lancé en 8”94, il parachève son oeuvre en remportant le 4 x 100m en 37”83, nouveau record mondial.

Une nouvelle menace

En 1985, tandis qu’il lève quelque peu le pied au cours d’une saison exempte d’enjeu majeur, Lewis assiste à la montée en puissance d’un certain Ben Johnson. Médaillé de bronze à Los Angeles, ce Canadien d’origine jamaïcaine est un spécialiste des courtes distances. Bénéficiant de temps de réaction étonnants et d’une transformation physique qui ne l’est pas moins, il devance pour la première fois Lewis au meeting de Zurich au mois d’août. En fin de saison, à l’occasion de la Coupe du monde de Canberra, il porte son record personnel à 10”00. L’année suivante, il réalise même 9”95 au meeting de Moscou et devance Lewis à deux reprises. Il fait donc figure de favori pour la finale des Championnats mondiaux de Rome en 1987. Tiré en épingle comme un combat de boxe, la confrontation entre les deux sprinteurs atteint des sommets. Dès le coup de pistolet pourtant, Ben Johnson prend la tête des opérations. Grâce à une formidable mise en action et à une puissance phénoménale, il ne laisse pas à son adversaire l’occasion de revenir dans la course. Victime d’un temps de réaction très laborieux, Lewis concède près d’1/10e de seconde au Canadien sur les dix premiers mètres. Il revient certes sur la fin de course, mais il est trop tard et Johnson s’envole vers un titre mondial assorti d’un nouveau record mondial à 9”83 contre 9”93 pour Lewis qui égale l’ancien record.

Revanche à OK Séoul

Malgré cette cuisante défaite, Lewis est bien décidé à défendre chèrement son titre olympique à Séoul en 1988. Dans les semaines qui précèdent le grand rendez-vous, il accumule les performances de choix, descendant même à six reprises sous les 10 secondes. Aux sélections américaines d’Indianapolis, un fort vent favorable lui interdit l’homologation d’un retentissant 9”78. Un mois avant les Jeux, à Zurich, Carl Lewis (9”93) et Calvin Smith (9”97) devancent Ben Johnson. Ce dernier n’est pas au mieux et il est à nouveau devancé par plusieurs athlètes à Cologne. C’est ainsi que le Canadien se montre très prudent dans les tours préliminaires à Séoul, frôlant même l’élimination en quart de finale. Pendant ce temps, Lewis impressionne, réalisant les tours préliminaires les plus rapides de l’histoire olympique en 9”99 en quarts et 9”96 en demi-finale. Le 24 septembre 1988, les deux hommes se retrouvent pour une revanche bien orchestrée de leur duel de Rome, treize mois plus tôt. Cette fois, Lewis ne se fait pas surprendre au départ et son temps de réaction est quasiment similaire à celui de Johnson. Pourtant, s’emballant prématurément, l’Américain cale et laisse le Canadien s’envoler irrésistiblement dès les premières foulées. De manière peu coutumière, Lewis se crispe et l’écart entre les deux homme atteint 17/100e à vingt mètres de l’arrivée. Carl termine fort et grignote quelques centièmes mais Johnson s’impose très détaché en 9”79, nouveau record mondial. Lewis est à 13/100e et devance le Britannique Linford Christie et l’éternel Calvin Smith, quatrième athlète de la course sous les 10 secondes.

Le scandale

La marge de victoire de Ben Johnson est telle qu’elle suscite rapidement la polémique. Malmené dans les semaines qui ont précédé les Jeux, le Canadien a trouvé miraculeusement les ressources pour s’imposer. La vérité éclate au matin du 27 septembre lorsque le CIO annonce la disqualification de Ben Johnson suite à un test positif au stéroïde stanozolol. Le Canadien se voit destitué de son titre qui revient à Carl Lewis, premier athlète à réaliser le doublé olympique, tandis que l’IAAF annule ses temps de 9”79 (Séoul) et 9”83 (Rome). Le record mondial re—vient ainsi également à Lewis en 9”92, son chrono de Séoul. Amnistié en 1990 après avoir été radié à vie, Johnson tentera un retour au premier plan à la veille des Jeux de Barcelone mais sans grand succès. Repris pour dopage en 1993, il sera définitivement écarté des pistes. Entre-temps, Carl Lewis aura trouvé un autre adversaire de taille sur sa route... (à suivre)

Notes

Photos & video(s) *

A l'image de Bob Hayes, Hasely Crawford remporte le 100m de Montréal 1976 au premier couloir en 10”06, malgré l'excellent retour de Don Quarrie.
La victoire, en 9”99, de Carl Lewis aux jeux Olympiques de Los Angeles en 1984
La fabuleuse histoire du 100 m (4)
Après quatre années d’attente, Hasely Crawford tient sa revanche. Le Trinitéen remporte le titre olympique du 100 m à Montréal en 1976 devant Don Quarrie et Valeri Borzov alors qu’il avait dû abandonner au départ de la finale des Jeux de Munich en 1972.
La fabuleuse histoire du 100 m (4)
Animé d’un véritable “fithting spirit” britannique, l’Ecossais Alan Wells profite de l’absence des Américains pour s’imposer aux Jeux de Moscou en 1980.
La fabuleuse histoire du 100 m (4)
Aux premiers championnats du monde, disputés en août 1983 à Helsinki, Carl Lewis remporte son premier grand titre international sur 100m en 10”07.
La fabuleuse histoire du 100 m (4)
En 9"99, avec plus de deux mètres d'avance sur son second, Carl Lewis remporte le titre olympique du 100m à Los Angeles en 1984.
La fabuleuse histoire du 100 m (4)
Après avoir remporté le 100m, le 200m et le saut en longueur, Carl Lewis file vers un quatrième titre olympique dans le 4x100m lors des Jeux de Los Angeles en 1984.
La fabuleuse histoire du 100 m (4)
Carl Lewis ne parvient pas à rattraper Ben Johnson lors de la finale des championnats mondiaux de Rome en 1987. Pénalisé par un temps de réaction catastrophique, il concède 10/100e de secondes au Canadien sur le fil. Il récupèrera toutefois le titre rétroactivement suite à la disqualification de Johson à Séoul.
La fabuleuse histoire du 100 m (4)
Aux jeux Olympiques de Séoul, en septembre 1988, Carl Lewis s'incline face au Canadien Ben Johnson. Lorsque ce dernier sera disqualifié pour dopage, Lewis récupérera le titre et le record mondial en 9"92.

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