Les grands moments de l'athlétisme
juin 2007, Vincent Spletinckx
Sergueï Bubka, tsar de la perche
S’il est délicat, au royaume des équilibristes de talent, de comparer les différentes époques, il est non moins vrai que Sergueï Bubka occupe une place de choix parmi les meilleurs sauteurs à la perche du XXe siècle. Malgré quelques défaites et une certaine guigne olympique, l’Ukrainien a dominé le saut à la perche pendant près de deux décennies et amélioré à trente-cinq reprises le record mondial en salle et en plein air. Enfin, il restera comme le premier homme à avoir franchi une barre placée à 6 mètres, hauteur longtemps considérée comme infranchissable.
Sergueï Bubka a vu le jour à Lugansk près de Donetsk en Ukraine en décembre 1963. Bien que né d’un père militaire et d’une mère assistante médicale, le jeune Sergueï s’est rapidement tourné vers le sport pour y assouvir son exceptionnel esprit de compétition. Enfant, il était très turbulent. Ses parents se souviennent qu’à trois ans, il a fugué de la maison. A quatre ans, il est tombé dans un tonneau après avoir joué les équilibristes et, enfin, à six ans, il a, de peu, évité une chute mortelle d’un arbre.
Découverte
Alors que ses exploits précoces l’ont tout naturellement conduit à la pratique de la gymnastique, Sergueï accompagne un ami qui pratique l’athlétisme et découvre le saut à la perche à l’âge de 12 ans. Piqué au vif, il s’initie et, en quelques semaines, franchit 2m70. Un an plus tard, à l’âge de 13 ans, il pointe déjà à 3m50. Grâce à sa rencontre avec Vitaly Petrov, il s’améliore encore et décide de s’y consacrer pleinement. En 1978, alors que le jeune Ukrainien est âgé de 15 ans, le couple sportif déménage à Donetsk en vue de bénéficier d’installations sportives plus adéquates. Sergueï en est déjà à 4m40.
Premiers succès
Motivé par la présence de son frère aîné Vasiliy (qui atteindra ultérieurement la hauteur très respectable de 5m86 en plein air), Sergueï peaufine sa technique. En 1981, il participe aux championnats européens juniors d’Utrecht aux Pays-Bas et s’y classe septième, loin derrière le Tchèque Frantisek Jansa qui l’emporte avec 5m40. Vitaly Petrov intensifie encore son plan d’entraînement, travaillant énormément sa pointe de vitesse (Sergueï sera par ailleurs officieusement chronométré en 10”3 manuel sur 100m) et sa force musculaire. Ainsi, deux ans plus tard à peine, aux premiers championnats mondiaux organisés à Helsinki en 1983, Sergueï, athlète à présent harmonieusement développé tel un décathlonien (82kg pour 1m83), s’impose, pour ainsi dire à la surprise générale, en franchissant une barre placée à 5m70, performance proche de son record personnel (5m72).
Personne n’imagine que ce jeune Ukrainien, défendant encore à cette époque les couleurs de l’Union Soviétique, va outrageusement dominer la spécialité pendant les quinze années suivantes. Pourtant, dès le printemps 1984, Bubka établit, à 5m85, son premier record mondial. Au cours des semaines suivantes, il améliore sa performance à plusieurs reprises et entame déjà une hallucinante course vers d’inaccessibles sommets: 5m88 début juin à Paris puis 5m90 en juillet à Londres.
Un somptueux duel
En août 1984, lors d’un fabuleux meeting à Rome, Sergueï Bubka retrouve le Français Thierry Vigneron, déjà recordman mondial à quatre reprises entre 1980 et 1983 et médaillé de bronze des récents Jeux de Los Angeles. Les deux athlètes se livrent une somptueuse bataille jusqu’à une hauteur de 5m84. A sa première tentative à 5m91, Bubka échoue et prend la décision très risquée d’attendre la hauteur suivante pour poursuivre son concours. Vigneron, pour sa part, tente sa chance et passe cette hauteur à son second essai, empochant son cinquième record mondial. Pourtant, dix minutes plus tard à peine, Sergueï Bubka, privé de jeux Olympiques pour cause de boycott des pays de l’Est, efface la barre placée à 5m94 et dépossède Vigneron de son récent record. Ecœuré, le Français ne s’en remettra pas, mais se consolera avec un record national qui demeurera invaincu pendant près d’une dizaine d’années.
La marque du maître
Ce coup de poker final deviendra rapidement la marque du nouveau maître du saut à la perche et lui permettra d’arracher, in extremis, quelques-unes de ses plus belles victoires.
En juillet 1985, au stade Jean Bouin de Paris, Bubka franchit une étape supplémentaire en devenant le premier homme à effacer une barre placée à 6mètres, hauteur longtemps considérée comme inaccessible. Déjà, Bubka se prête à rêver: “Je ne connais pas mes limites”, déclare-t-il prophétiquement, “peut-être pourrais-je atteindre, dans des conditions idéales, 6m15, voire 6m20”.
Une progression chirurgicale
En effet, au cours des années suivantes, Sergueï Bubka va progresser inexorablement, centimètre par centimètre, presque de manière chirurgicale. Moins d’un an après son exploit historique à Paris, l’Ukrainien franchit 6m01 à Moscou devant Rodion Gatauline et les Américains Bell et Tully avant de s’emparer du titre européen à Stuttgart devant son frère Vasiliy. En juin 1987, à Prague, il en est déjà à 6m03 et poursuit sa moisson estivale en remportant son second titre mondial à Rome devant Vigneron et Gatauline.
Consécration olympique
En 1988, Sergueï Bubka est bien décidé à vaincre le coup du sort qui l’a privé, quatre ans plus tôt, de jeux Olympiques. A Bratislava puis à Nice, il porte successivement son record mondial à 6m05 et 6m06. Il s’en faut pourtant de peu pour qu’il connaisse l’échec à Séoul. Après avoir manqué à deux reprises 5m85, il fait l’impasse et franchit, à son dernier essai, la barre placée à 5m90. Il s’impose, de justesse, à Gatauline et Yegorov. Après une année aussi intense, Bubka éprouve le besoin de souffler quelque peu en 1989. Malgré deux sauts à plus de 6mètres, il s’incline à quatre reprises face à Rodion Gatauline. Le Russe se montre par ailleurs très menaçant en franchissant 6m02 en salle et 6m en plein air.
En 1990, Bubka souffre d’une légère blessure à la cheville droite qui influence sensiblement ses résultats en dents de scie. Il franchit 6m05 en salle, mais échoue aux championnats d’Europe de Split remportés par Gatauline.
Une saison formidable
Remis en selle, Bubka se rebiffe en 1991. Au cours de la saison indoor, il améliore à quatre reprises le record mondial et le porte à 6m12. En plein air, il fait progresser également à quatre reprise son précédent record et efface, le 5août à Malmö, une barre placée à 6m10. Malgré un talon douloureux, il s’impose aux championnats mondiaux de Tokyo avec 5m95 devant Bagyula, Tarassov et Gatauline, clôturant superbement ce qui demeure probablement sa meilleure saison athlétique.
Le signe indien
De prime abord, l’Ukrainien semble poursuivre sur sa lancée en 1992, améliorant à nouveau à quatre reprises le record mondial, franchissant 6m13 en salle et en plein air. Pourtant, au début du mois d’août à Barcelone, il connaît l’une des plus grandes déceptions de sa carrière. Gêné par les rafales de vent et par des officiels pointilleux, le grand champion n’est pas au mieux mentalement et cafouille. A deux reprises, il percute la barre à 5m70 avant de s’écraser à sa dernière tentative à 5m75. Encadré respectueusement par Tarassov et Trandenkov à son arrivée, Bubka doit à présent quitter le stade bredouille, symbolisant ainsi amèrement la guigne qui semblera l’accompagner dorénavant à chaque olympiade.
Le champion se rebiffe
Pourtant, à l’instar de tout grand champion, Sergueï Bubka n’entend pas rester sur un échec. Ainsi, en 1993, améliore-t-il encore ses records mondiaux en salle pour franchir 6m15. A Stuttgart, il franchit 6mètres et remporte son quatrième titre mondial devant Yegerov, Tarassov et Trandenkov, les lauréats de Barcelone. L’année suivante, l’Ukrainien profite à merveille de conditions très favorables à l’altitude de Sestrières, pour franchir 6m14 et établir son trente-cinquième record mondial (salle et plein air confondus).
Le crépuscule du Dieu
Pourtant, déjà, même au sommet de son art, Sergueï Bubka semble marquer les premiers signes d’un lent déclin. Moins constant qu’à l’accoutumée, l’Ukrainien enregistre de nombreuses défaites face à ses concurrents directs que sont Trandenkov, Tarassov, Gatauline ou encore le jeune Sud-Africain Okkert Brits. Désormais trentenaire, Bubka semble devoir ménager davantage ses muscles et ses tendons tout en gérant sa carrière à la manière d’un homme d’affaires. Désormais fortuné, il s’entoure d’un manager et distille ses apparitions au compte-gouttes afin de se préserver des ennuis de santé qui se multiplient et, à la manière d’un Pete Sampras, il se concentre sur les grands événements.
Les “jeunes loups” tels Okkert Brits (qui réalise 6 m 03 à Cologne en 1995) et le Français Jean Galfione font planer la menace, mais Bubka s’impose néanmoins au Mondial de Göteborg avec 5m92, empochant ainsi son cinquième titre.
Malheureusement, le spectre olympique s’acharne sur lui et, en 1996, une inflammation au tendon d’Achille l’empêche de tenter le moindre saut lors des épreuves de qualifications à Atlanta. C’est finalement Jean Galfione qui s’imposera de haute lutte face à Tiwonshik et Trandenkov, pourtant auteur d’un saut à 6m01 quelques semaines auparavant.
Baroud d’honneur
Alors que d’aucuns annoncent sa fin de carrière imminente, Bubka réussit un dernier prodige aux championnats mondiaux d’Athènes en 1997. Pourtant opéré aux deux tendons d’Achille quelques mois auparavant, il franchit 6m01 à son premier essai et s’impose à Tarassov (5m96). Ce sixième titre mondial consécutif est le point d’orgue d’une carrière exceptionnelle de qualité et de longévité. Pourtant, Sergueï Bubka espère encore s’illustrer aux Jeux de Sydney en septembre 2000. Une opération inévitable et, peut-être, une certaine malchance olympique, l’empêcheront de se qualifier et l’encourageront à quitter définitivement la compétition.
Une technique parfaite
S’il a dominé aussi largement le saut à la perche pendant près de deux décennies, Sergueï Bubka le doit autant à un mental hors du commun qu’à une technique de saut quasiment parfaite. A l’heure actuelle, il demeure le seul athlète à avoir franchi plus de 6m10 ou 20 pieds. Bénéficiant d’une grande vitesse d’approche (près de 36 km/h), d’une force peu commune et de qualités indéniables de gymnaste, il parvenait à tirer un profit maximal de perches d’une longueur inhabituelle (5m15).
Son seul regret aura sans doute été de n’avoir pu égaler l’exploit de Bob Richards, médaillé de bronze à Londres en 1948 et double champion olympique à Helsinki en 1952 et Melbourne en 1956. Toutefois, l’Ukrainien a pris place parmi les meilleurs perchistes de l’histoire.
Aujourd’hui homme d’affaires avisé, Bubka n’en a pas pour autant quitté le monde de l’athlétisme étant donné qu’il officie au sein de diverses commissions du Comité International Olympique (CIO).
Notes