Les grands moments de l'athlétisme
mars 2008, Vincent Spletinckx
Ray Ewry, “l’homme caoutchouc”
Le tâtonnement des premières olympiades produit nombre d’épreuves insolites, farfelues, voire désuètes, aujourd’hui disparues. Parmi celles-ci, les sauts sans élan mettent en évidence le talent inattendu mais non moins exceptionnel d’un athlète américain aujourd’hui oublié. Pourtant, outre le fait qu’il devint le champion olympique le plus titré de l’histoire avec huit médailles d’or individuelles, Ray Ewry eut à surmonter quelques handicaps de taille avant d’entrer dans l’histoire.
Raymond Clarence “Ray” Ewry voit le jour en octobre 1873 à Lafayette dans l’Indiana aux Etats-Unis. Les joies et l’insouciance qui caractérisent l’enfance sont cependant rapidement étrangères au petit Ray. Orphelin depuis l’âge de cinq ans, il apprend par un médecin qu’il a contracté le virus de la polio et qu’il risque fort de devoir passer le restant de ses jours en chaise roulante. Face à cette perspective peu réjouissante, le garçon prend à cœur la suggestion faite par le docteur de faire des exercices de rééducation. A la fin du 19e siècle, les bienfaits de cette méthode ne sont pas encore démontrés et c’est dans une optique d’ultime recours que Ray s’y adonne.
Une résurrection
C’est avec hargne, courage et détermination, cette même détermination qui permettra plus tard à la grande sprinteuse américaine
Wilma Rudolph de surmonter la même maladie pour devenir la première Américaine à remporter trois médailles d’or aux Jeux de Rome en 1960, que Ray progresse pas à pas. A chaque prise de distance par rapport à son fauteuil, c’est la maladie qui recule et Ray qui avance vers son destin. Le voici clopin-clopant sur les rives du canal Erie. Le voilà trottinant et effectuant quelques sauts, non pas pour s’entraîner ou préparer une quelconque quête de gloire, mais tout simplement pour célébrer son retour à la vie et cette victoire sur la maladie que Franklin D. Roosevelt cherchera en vain jusqu’à son dernier souffle.
En quelques années, Ray Ewry est devenu un jeune homme élancé d’1m90 aux jambes et au moral d’acier. En 1890, il s’inscrit à l’Université Perdue et permet à sa faculté de remporter un premier titre dans une compétition athlétique par équipes. Profitant de ses dons exceptionnels de détente, Ray se spécialise dans les épreuves de sauts sans élan. Il réalise de telles prouesses que lorsqu’il rejoint le New York Athletic Club dans le New Jersey en 1899, les membres du cercle lui proposent immédiatement de représenter leurs couleurs aux jeux Olympiques organisés à Paris dès l’année suivante.
“L’homme caoutchouc”
A cette époque, les jeux Olympiques modernes initiés par Pierre de Coubertin n’ont pas encore le retentissement planétaire et médiatique qu’ils connaissent de nos jours, loin s’en faut. Néanmoins, les membres du New York Athletic Club, à l’instar de nombreux autres athlètes de par le monde, sont séduits et souhaitent le succès de cette heureuse initiative. Ils envoient donc leur meilleur athlète. Ils envoient Ray.
En juillet 1900, sous les yeux ébahis des spectateurs parisiens rassemblés dans le bois de Boulogne à la Croix-Catelan, l’Américain survole toutes les épreuves de sauts sans élan auxquelles il participe. Sur la piste en herbe du stade, Ray efface une barre placée à plus d’1m65, nouveau record mondial, laissant son compatriote Irving Baxter, médaillé d’argent et vainqueur de l’épreuve avec élan (1m90), à plus de 12 cm!
Ironiquement, ce dernier se voit encore devancé par le nouveau phénomène athlétique tant au saut en longueur sans élan qu’au triple saut sans élan. Compte tenu de l’approche “amateuriste” et des installations rudimentaires dont bénéficient les athlètes, les performances de Ray (respectivement 3m30, record olympique, et 10m58) sont remarquables. Séduit, le public le porte en triomphe et a tôt-fait de surnommer “homme caoutchouc” celui qui vient, en une seule journée, de remporter ses trois premières médailles d’or olympiques.
Ray double, puis triple la mise
Quatre années plus tard, à Saint-Louis, sur le sol américain, Ray réussit l’exploit de défendre avec succès ses trois titres olympiques. Pour ce faire, il bondit sans élan à près de 3m48, établissant un record du monde extraordinaire qui tiendra une trentaine d’années avant que cette épreuve ne disparaisse des tablettes mondiales. Il confirme sa supériorité au triple saut sans élan et à la hauteur. Deux ans plus tard, à l’occasion de Jeux “intermédiaires” et semi-officiels organisés à Athènes pour célébrer le dixième anniversaire des premiers Jeux de l’ère moderne, Ray Ewry remporte une fois encore le saut en longueur et le saut en hauteur. Si le triple saut sans élan n’avait pas disparu du programme, il est fort probable qu’il aurait également raflé la mise dans cette épreuve. Le gamin condamné par la polio est devenu un champion invincible.
Enfin, en 1908 à Londres, Ray Ewry parachève sa formidable moisson de médailles en survolant à nouveau les épreuves de sauts sans élan tant à la hauteur qu’à la longueur. Il remporte ainsi ces deux épreuves pour la troisième fois consécutive, une performance ahurissante. Peut-être Ray aurait-il pu encore augmenter ce formidable total si les épreuves dans lesquelles il excellait n’avaient pas été supprimées du programme olympique en 1912. Pierre de Coubertin les considérait en effet comme peu naturelles et d’une valeur éducative discutable.
Autres temps, autres mœurs
Malgré l’énormité de ses exploits et bien qu’il soit considéré dans le monde athlétique comme “le plus grand sauteur du monde”, Ray Ewry rentre discrètement au pays. Pas de cérémonie ni de grande parade dans les rues de sa ville natale pour l’accueillir. Autres temps, autres mœurs. Tout juste a-t-il emmené dans ses bagages, à l’image de
Carl Lewis à Atlanta, un peu de ce sable et de cette terre athénienne qui a marqué sa destinée sportive.
A une époque où le sport en général et l’athlétisme en particulier ne peuvent se concevoir que comme une activité purement amateur, Ray doit songer à travailler pour vivre. C’est ainsi qu’à près de 40 ans, il prend une retraite sportive bien méritée sur un palmarès à jamais inégalé de huit titres olympiques individuels sans la moindre défaite ainsi que quinze titres nationaux dont quatre consécutifs. Comme le souligne Ray Ewry dans l’annuaire de son université en 1920, Dame Nature l’a effectivement peu à peu rappelé à l’ordre sous la forme de quelques crises de rhumatismes.
Armé de son diplôme d’ingénieur en techniques hydrauliques, il se lance dans une brillante carrière qui le verra participer au sein du New York Board of Water Supply à la construction des réservoirs et grands barrages qui, aujourd’hui encore, alimentent en eau la grande mégalopole américaine.
Un athlète et un homme exceptionnels
Si Ray Ewry semble avoir aujourd’hui disparu dans le brouillard de notre mémoire collective, c’est peut-être parce que l’abandon des épreuves dans lesquelles il excellait a, en quelques sortes, coupé le cordon qui nous liait à lui. Pourtant, en tant qu’athlète, ses prestations exceptionnelles en font l’olympien le plus titré en épreuves individuelles. Son combat remporté contre la maladie et sa résurrection physique, à l’instar de Wilma Rudolph, le présentent tel un vibrant exemple de ce que le courage et la volonté, comme la foi, permettent parfois de soulever des montagnes.
Notes