Dernière mise à jour : 22 avril 2010 Dernière édition : mars 2010

Les grands moments de l'athlétisme

juin 2008, Vincent Spletinckx

Dick Fosbury, le pionnier

Aujourd'hui, il nous semble tout naturel de franchir la barre du saut en hauteur en lui tournant le dos. Pourtant, il aura fallu l'étonnante victoire d'un hurluberlu de génie aux jeux Olympiques pour que cette technique de saut soit progressivement adoptée par tous les spécialistes. C'était il y a quarante ans, aux Jeux de Mexico, et l'athlète précurseur s'appelait Dick Fosbury.

Richard “Dick” Fosbury, fils d'un cadre commercial et d'une secrétaire, est né en mars 1947 à Portland dans l'état de l'Oregon aux Etats-Unis. Au départ, rien ne semblait le prédestiner à une grande carrière athlétique. Pourtant, en raison de sa morphologie, ce jeune homme grand (1m93) et fin s'orienta tout naturellement vers le saut en hauteur. A 14 ans, utilisant la technique du “ciseau”, il franchit 1,62 m. Les limites de cette technique, où le centre de gravité est perché trop haut, poussèrent ses entraîneurs à l’orienter vers le “ventral”, alors utilisé par tous les spécialistes. Malgré son application, Dick fut incapable de la maîtriser. A 16 ans, le jeune homme décida donc de revenir à ses premiers amours.

L’évolution athlétique

A l’instar de la théorie chère à Charles Darwin, l’évolution vers une nouvelle technique se fit naturellement et progressivement. Confronté à des hauteurs de plus en plus élevées, Fosbury se coucha de manière plus accentuée au-dessus de la latte au point de la passer horizontalement sur le dos. C’était, en quelque sorte, un saut ventral inversé. Ce style hybride lui permit toutefois de progresser très vite et de franchir 1,80 m. Lorsqu’il remporta un titre junior en 1965 en franchissant 2,01 m, Berny Wagner, entraîneur à l’Oregon State University, lui proposa ses services. De commun accord, les deux hommes tentèrent une fois encore d’inculquer les rudiments de la technique de saut en “ventral”, apparemment seule possibilité offerte à Fosbury de progresser vers les sommets. Ce fut peine perdue. Jamais il ne parvint à rééditer ses performances. Dépité, Wagner ne donnait plus cher des chances de Fosbury de devenir un grand sauteur. Il envisageait même de l’orienter vers le triple saut, jusqu’au jour où, filmant Fosbury qui sautait en utilisant sa propre technique à l’entraînement, il vit son protégé franchir, en bermudas, 1,98 m avec une marge d’une quinzaine de centimètres ! Pour la première fois, Wagner considéra Fosbury comme un véritable sauteur en hauteur.

Un nouveau départ

Remisant définitivement au placard le saut “ventral”, Dick Fosbury augmenta progressivement son angle d’approche, tournant toujours davantage ses épaules. En 1967, il franchit ainsi 2,08 m en compétition, avant de devenir le junior le plus régulier de la saison à plus de 7 pieds (2,13 m). Peu à peu, les rires et les quolibets des autres athlètes et des spectateurs firent place à l’étonnement et la curiosité. Les journalistes sportifs commencèrent à s’intéresser à cet athlète fantasque au maintien très britannique. Ils eurent tôt-fait d’apposer à sa technique le label de “Fosbury flop”1 et de décrire à satiété ses particularités. Fosbury s’approchait en effet de la barre en décrivant une courbe. Ensuite, selon les mots d’un journaliste de l’époque, “avec une allure qui fait penser à un chameau à deux pattes”, il effectue, au dernier moment, un mouvement brusque vers la droite, impose à son pied extérieur d’appel une rotation et, ainsi, tourne subitement le dos à la barre et s’élève dans les airs. Tout en gardant un œil sur la barre, il s’étend au-dessus d’elle à l’image “d’un homme quelque peu inquiet allongé dans un transat trop petit pour lui”, relève vigoureusement les jambes et atterrit à plat sur le dos dans les matelas synthétiques qui, heureusement, remplacent désormais les caoutchoucs et les fosses de sable.

Tout reste à faire

Bien que devenu une attraction nationale, Fosbury n’en était pas pour autant assuré de participer aux jeux Olympiques organisés en octobre 1968 à Mexico. En janvier, il devient pourtant le premier à franchir plus de 7 pieds (2,13 m) en salle avant de s’imposer aux championnats universitaires des Etats-Unis avec 2,19 m, nouveau record personnel. En principe, cette victoire aurait dû lui garantir automatiquement une place dans l’équipe olympique, mais le comité américain décida d’organiser exceptionnellement des “trials” complémentaires à l’altitude de Salt Lake Tahoe, dans le Nevada, en septembre. Fosbury, dont les valises étaient déjà prêtes, se vit contraint de remettre en jeu une place qu’il pensait acquise. En grand champion, il se montra toutefois à la hauteur de la situation, franchissant 2,21 m, meilleure performance mondiale de l’année.

Une expérience humaine

Au-delà de l’aspect purement sportif, le voyage au Mexique fut pour Dick Fosbury une expérience exceptionnelle. C’était la première fois qu’il quittait les Etats-Unis et qu’il rencontrait des athlètes soviétiques. En pleine guerre froide, cette confrontation n’était pas anodine. Pourtant, Dick n’hésita pas à se lier d’amitié avec Valentin Gavrilov, sauteur soviétique, illustrant ainsi à merveille l’idéal olympique de fraternité et de respect entre êtres humains quelles que soient les différences politiques et idéologiques.

Démonstration olympique

A Mexico, dans l’ambiance survoltée qui caractérisait cette époque et ces Jeux hors du commun, les premiers disputés en altitude et sur une piste synthétique en tartan, et les premiers à organiser un contrôle anti-dopage systématique pour les vainqueurs, Dick Fosbury n’était pas la moindre des attractions. Conscients d’assister à une révolution, les journalistes du monde entier se pressaient autour du sautoir olympique. Devant plusieurs dizaines de milliers de spectateurs enthousiastes et les caméras de télévision du monde entier, Fosbury franchit respectivement 2,03 m, 2,09 m, 2,14 m, 2,18 m, 2,20 m et 2,22 m. Il était alors assuré de l’emporter étant donné que contrairement à son compatriote Ed Caruthers et à Gavrilov, il avait passé toutes les hauteurs au premier essai. Pour la beauté du geste et dans un silence respectueux impressionnant (l’arrivée et le tour d’honneur des courageux marathoniens furent même ignorés), il franchit toutefois encore 2,24 m, nouveau record olympique, au troisième essai. Les 80.000 spectateurs en délire lui firent alors une ovation extraordinaire.

Une gloire envahissante

C’était la première victoire américaine au saut en hauteur depuis 1956. Fosbury fut rapidement entraîné dans un tourbillon médiatique sans pareil. A l’image des astronautes, il reçut un accueil enthousiaste à Medford (Oregon), sa ville d’origine, où fut organisée la première parade de confettis. Il était invité sur les plateaux de télévision et côtoyait les vedettes hollywoodiennes. On lui proposa des contrats publicitaires mirifiques, mais ce jeune homme d’à peine 21 ans, quelque peu surpris et désarçonné par sa renommée, préféra s’isoler. Après un rapide passage dans les rangs des athlètes professionnels au début des années 1970, estimant avoir atteint ses objectifs sportifs, il se consacra à son métier d’ingénieur des ponts et chaussées à Sun Valley dans l’Idaho.

L’héritage

La supériorité du “Fosbury” avait été si magistralement démontrée que cette technique déferla rapidement sur les sautoirs du monde entier. La légende veut que de nombreux bambins, voulant imiter leur nouvelle idole, improvisaient à travers tous les Etats-Unis des sautoirs dans les salons familiaux. En 1972, la jeune allemande Ulrike Meyfarth devint la première femme championne olympique en “Fosbury”. Un an plus tard, sur le même stade olympique de Munich, Dwight Stones, autre adepte de cette technique, était le premier athlète à franchir 2,30 m. Depuis une trentaine d’années, tous les records mondiaux de la spécialité ont été améliorés par des adeptes du “flop”. Ce saut, contrairement aux autres techniques en vigueur, permet à l’athlète de prendre son élan en décrivant une courbe et d’atteindre une plus grande vitesse au moment de la prise d’appel. D’autre part, le corps décrit une arche au-dessus de la barre, ce qui facilite la répartition optimale du poids du corps et le positionnement du centre de gravité sous la barre. Comme le reconnaît Fosbury, sa technique a encore sensiblement évolué au cours des années. Les sauteurs modernes utilisent davantage leurs bras au moment de l’appel. Au-dessus de la barre, ils tirent la tête en arrière et arquent beaucoup plus leur dos que ne le faisait l’Américain qui franchissait davantage l’obstacle en gardant un œil sur la latte. Avec le recul, Dick Fosbury regrette quelque peu de n’être pas parvenu à battre le record mondial de son idole Valéri Brumel, mais, conscient d’avoir marqué l’histoire de son empreinte, il garde un oeil lucide et amusé sur une formidable aventure. Il demeure le seul athlète à avoir donné son nom à une technique athlétique.

Notes

Photos & video(s) *

Le concours du saut en hauteur de Dick Fosbury à Mexico en octobre 1968.
Dick Fosbury, le pionnier
Dick Fosbury tourne le dos à la barre pour mieux la franchir.
Dick Fosbury, le pionnier
En remportant le titre aux Jeux de Mexico en 1968 et en portant le record olympique à 2,24 m, il assure à sa technique, le Fosbury flop, un retentissement planétaire.

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