Dernière mise à jour : 22 avril 2010 Dernière édition : mars 2010

Les grands moments de l'athlétisme

septembre 2008, Vincent Spletinckx

Mexico 1968 : gloire et révolte

En octobre 1968, il y a tout juste quarante ans, au cœur d’une année mémorable, furent organisés les jeux Olympiques de Mexico. Avec une quinzaine de records mondiaux battus, dont certains résistèrent à tous les assauts pendant près d’un quart de siècle, ainsi qu’une large gamme d’exploits inoubliables, ces Jeux demeurent vraisemblablement, sur un plan athlétique, les plus extraordinaires de l’ère moderne.

1968, une année agitée

Bien ancrés dans leur époque, les jeux Olympiques de Mexico, 19e Jeux de l’ère moderne, furent organisés entre le 12 et le 27 octobre 1968, au coeur d’une année particulièrement agitée. Tout à la fois inquiétants, dramatiques, magiques et enthousiasmants, d’importants événements ont marqué cette année charnière entre les “golden sixties” et les années de crise. Que ce soit l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques, la dramatisation de l’enlisement des troupes américaines au Vietnam, les mouvements estudiantins du printemps, les tragiques assassinats de Martin Luther King ou de Bobby Kennedy ou la merveilleuse mission spatiale d’Apollo 8 qui amena trois astronautes à contempler le premier “lever de terre” en orbite lunaire à la veille de Noël, le choix en événements marquants ne manque, en effet, pas.

Une dramatique entrée en matière

L’organisation des Jeux avait été confiée par le COI à Mexico fin 1963. Des voix s’étaient rapidement élevées pour dénoncer les risques potentiels d’efforts sportifs prolongés à plus de 2.000 mètres d’altitude. Pour rassurer les uns et les autres, des compétitions pré-olympiques furent organisées sur le site en 1966 et 1967. De plus, à l’instar des Etats-Unis (Salt Lake Tahoe) et de la France (Font Romeu), certains pays construisirent des centres d’entraînement à une altitude comparable. Déjà mis sous pression par les critiques mettant en doute la capacité d’un pays d’Amérique Latine à assurer l’organisation sans faille des Jeux, les autorités mexicaines réagirent nerveusement au soulèvement estudiantin organisé Place des Trois Cultures en plein centre de Mexico. Les échauffourées entre forces de l’ordre et jeunes manifestants se soldèrent par la mort de 300 personnes, quelques jours à peine avant la cérémonie d’ouverture des Jeux. C’est donc à l’ombre des hommes en arme et des tanks de l’armée que les délégations du monde entier (quelques 5.530 athlètes représentant 112 pays) arrivèrent au Mexique et que la belle Enriqueta Basilio devint la première femme à assurer l’ultime relais de la flamme olympique.

Les grandes premières

Il est vrai que les Jeux de Mexico furent les pionniers dans bien des domaines. Outre le fait qu’ils étaient disputés en altitude, c’étaient également les premiers à bénéficier d’une piste d’athlétisme synthétique en tartan là où les olympiens précédents avaient dû se contenter de cendrée. Ils furent également le cadre des premiers tests anti-dopage. Il est vrai que la disparition tragique du coureur Tom Simpson sur les pentes du Mont Ventoux, au Tour de France l’année précédente, était encore dans tous les esprits. Si la conquête de l’espace, alors à son paroxysme à quelques mois du premier pas de l’homme sur la lune, avait permis les premières retransmissions télévisées en direct via satellite (Mondiovision) lors des Jeux de Tokyo en 1964, les Jeux de Mexico furent les premiers à être retransmis en couleurs. Enfin, comme à Tokyo, le chronométrage électronique supplantait définitivement le chrono manuel bien que, dans l’esprit de beaucoup, la confusion entre les deux types de chronométrage persistait.

L’exploit du siècle

Lorsque Bob Beamon se présenta au bout du sautoir de la longueur, la plupart retinrent leur souffle. Au vu de la saison de la nouvelle merveille noire américaine, le record mondial (8 m 35) avait du souci à se faire. En qualifications, Beamon avait mordu de peu deux sauts à plus de 8 m 50 et réussi à se qualifier avec 8 m 19 en prenant son appel du mauvais pied ! Pourtant, personne ne s’attendait à ce qui allait suivre. L’orage menace. De petites rafales de vent balaient le sautoir. Beamon accélère progressivement. A pleine vitesse, il prend la planche au millimètre, s’élève très haut avant de retomber loin, très loin dans le sable. L’appareil optique n’ayant pas été prévu pour mesurer des sauts supérieurs à 8 m 60, les officiels perdent de longues minutes à la recherche d’un traditionnel mètre ruban avant que ne s’inscrivent, en lettres de feu, les 8 m 90 du plus grand exploit athlétique de tous les temps. Le record du monde, les concurrents et le concours sont anéantis. Bénéficiant de l’apport non négligeable de l’altitude, d’une motivation exacerbée par la Question Noire et d’un talent exceptionnel, Beamon a réalisé le saut parfait. Il faudra près de 23 ans, et un autre concours mythique à Tokyo en 1991, pour que cette performance soit améliorée. Elle constitue toutefois, aujourd’hui encore, le deuxième meilleur saut de tous les temps.

Gloire et révolte

La rage au cœur qui animait Bob Beamon trouvait, en partie, son origine dans la révolte que ressentaient bon nombre de noirs américains face aux injustices dont ils faisaient encore l’objet de l’autre côté du Rio Grande. Deux jours avant l’exploit de Beamon, les deux sprinters noirs américains Tommie Smith et John Carlos avaient eux aussi manifesté, à leur manière, la révolte qui les animait. Chaussettes noires aux pieds, levant un poing ganté de noir, la tête baissée devant la bannière étoilée lors de la cérémonie protocolaire du 200 m, ils posèrent un acte, certes critiquable dans l’enceinte des Jeux, mais oh combien courageux et symbolique. Leur expulsion des compétitions olympiques et les conséquences fâcheuses qu’ils eurent à affronter par la suite, ont presque fait oublier le talent de ces deux champions. Un mois avant les Jeux, John Carlos avait remporté les Trials à Salt Lake Tahoe en 19”92, devenant le premier athlète sous les 20 secondes au chronométrage électronique. Distancé à cette occasion, Tommie Smith préparait sa revanche. Pourtant, suite à une légère élongation en demi, il partit prudemment en finale. Sa ligne droite fut de toute beauté. Accélérant progressivement, survolant sur la piste, “Tommie Jet” dépassa Carlos et s’éloigna irrésistiblement. Levant les bras au ciel en signe de victoire, en toute décontraction, à une vingtaine de mètres de la ligne, il n’en réalisa pas moins 19”83, nouveau record mondial. Il avait parcouru les cent derniers mètres en 9”31 ! Seuls Michael Johnson et Usain Bolt (tous deux en poussant leur effort jusqu’au bout) ont fait mieux.

Le réveil africain

Dans le sillage des pieds nus d’Abebe Bikila, champion olympique du marathon en 1960 et 1964, les athlètes des pays africains affirment pour la première fois leur domination sur les épreuves du demi-fond et du fond. Outre les qualités physiques évidentes dont ils ont apporté amplement la preuve depuis, les athlètes des hauts plateaux étaient également mieux préparés aux conditions particulières d’altitude de Mexico que la plupart de leurs adversaires. Ainsi, Kip Keino, le Kenyan, prit-il une éclatante revanche au 1.500 m sur l’Américain Jim Ryun, l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire, en imprimant un rythme endiablé à la course. Asphyxié, Ryun aura le mérite de se battre jusqu’au bout pour accrocher la médaille d’argent, loin toutefois de Keno qui couvrira la distance en un incroyable 3’34”91 à plus de 2.000 m d’altitude. Certes, le triomphe n’était pas encore intégral. Sur 800 m, Wilson Kiprugut, déjà médaillé à Tokyo, avait dû s’incliner d’un souffle face à l’Australien Ralph Doubell, mais tant le 5.000 que le 10.000 m et le marathon étaient revenus aux athlètes africains pour la première fois dans l’histoire des Jeux.

Autres exploits

Dans ce climat tout à la fois agité et euphorisant, les performances et les exploits furent nombreux, surtout dans le cadre des épreuves de sprint et de sauts, plus enclines à bénéficier des bienfaits de l’altitude. Ainsi, en finale d’un 100 m pour la première fois uniformément noir, l’Américain Jim Hines devenait, en 9”95, le premier homme sous les 10 secondes au chronométrage électronique. Cette performance résisterait près de 15 ans à tous les assauts. Solidaire de ses amis Smith et Carlos et animé par une fantastique rage de vaincre, Lee Evans boucla un tour de piste d'anthologie en 43”86, résistant de justesse à son compatriote Larry James (43”97). Pour la première fois, la barrière des 44 secondes au 400 m était franchie, une performance qui ne sera renouvelée que vingt ans plus tard. A l’occasion de la finale du relais 4x400m, Matthews, Freeman, James et Evans démolissaient le record mondial de 3 secondes et demie pour le porter à 2’56”16, à la moyenne de 44 secondes par relayeur. Cette performance fabuleuse sera le dernier record mondial établi à Mexico à être effacé des tablettes, 24 ans plus tard à l’occasion des Jeux de Barcelone en 1992 ! Au lancement du disque, l’Américain Al Oerter remportait le titre olympique pour la quatrième fois consécutive, un exploit que Carl Lewis égalerait au saut en longueur à Atlanta en 1996. Tout comme le sprinter noir, Oerter était un compétiteur né, capable de se sortir de situations apparemment inextricables pour l’emporter en dépit de pronostics souvent défavorables. Le Soviétique Viktor Saneyev en était lui à sa première victoire olympique (il remporterait encore l’or à deux reprises en 1972 et 1976 et l’argent en 1980) à l’issue d’un concours de triple saut proprement ahurissant au cours duquel le record du monde fut amélioré à cinq reprises par trois athlètes différents ! Digne héritière de la légendaire “Gazelle Noire” Wilma Rudolph, la sprinteuse noire américaine Wyomia Tyus devenait le premier athlète à défendre avec succès un titre olympique sur 100 m. Déjà victorieuse à Tokyo, elle l’emportait cette fois, cerise sur le gâteau, en portant le record mondial de la distance à 11”08. Malgré les exploits des athlètes noirs américains et africains, la véritable attraction des Jeux fut le sauteur en hauteur Dick Fosbury. Franchissant la barre en lui tournant le dos, il offrit à sa technique révolutionnaire une publicité planétaire en remportant le titre et en portant le record olympique à 2 m 24.

Un autre monde

Planétaires et politisés, les Jeux de Mexico 1968 sont, à bien des égards, plus proches des jeux Olympiques contemporains qu’ils ne peuvent l’être des Jeux du début du 20e siècle. Pourtant, sur bien des points, ils appartiennent à une autre époque. Une ère de transition où les athlètes de haut niveau étaient de simples amateurs et non des professionnels. L’athlétisme ne leur permettait, dans le meilleur des cas, que d’obtenir une bourse d’études. La gloire olympique autorisait quelques facilités d’embauche soit dans la vie active, soit dans un autre sport plus rémunérateur. Les carrières athlétiques étaient généralement courtes et une participation aux Jeux ne se présentait, bien souvent, qu’une seule fois. La cérémonie de clôture, aussi réussie que la somptueuse cérémonie d’ouverture, organisée au Estadio Olímpico Universitario, se présente donc en forme de clin d’œil nostalgique sur des Jeux exceptionnels.

Notes

Photos & video(s) *

Tommie Smith remporte la finale olympique du 200m devant Peter Norman et John Carlos, abaissant le record mondial à 19”83.
La victoire inattendue de la Française Colette Besson dans les ultimes foulées du 400m féminin.
Mexico 1968 : gloire et révolte
Enriqueta Basilio, première femme à assurer l’ultime relais de la flamme olympique, lance officiellement des Jeux exceptionnels.
Mexico 1968 : gloire et révolte
Malgré la répression sanglante d’une manifestation estudiantine par les forces de l’ordre mexicaines quelques jours auparavant, la cérémonie d’ouverture des Jeux de Mexico fut une superbe réussite.
Mexico 1968 : gloire et révolte
Bob Beamon s’envole vers le plus grand exploit athlétique de tous les temps : 8 m 90 au saut en longueur. Il améliore le record mondial de 55 cm et établit une performance qui ne sera améliorée que 23 ans plus tard.
Mexico 1968 : gloire et révolte
En finale du 1.500m, Kip Keino, l’homme des hauts plateaux, prend une éclatante revanche sur son rival, l’Américain Jim Ryun. Il remporte le titre en 3’34”91, un chrono fabuleux à plus de 2.000 m d’altitude.
Mexico 1968 : gloire et révolte
Le chef d’oeuvre de Tommie Smith: à l’issue d’une ligne droite inouïe, il remporte, en toute décontraction, le 200m en 19”83, nouveau record mondial.
Mexico 1968 : gloire et révolte
Sur le podium, face à la bannière étoilée, Smith manifeste, en compagnie de John Carlos, sa révolte contre la discrimination dont les noirs américains font l’objet aux Etats-Unis. Ce geste symbolique lui vaudra d’être exclu des Jeux.
Mexico 1968 : gloire et révolte
Véritable attraction des Jeux, Dick Fosbury tourne le dos à la barre pour mieux la franchir et remporter le titre olympique du saut en hauteur, assurant à sa technique un retentissement planétaire.
Mexico 1968 : gloire et révolte
L'Américaine Wyomia Tyus (à droite) devient le premier athlète à remporter un double titre olympique sur 100m. Elle en profite pour porter le record mondial à 11"08.
Mexico 1968 : gloire et révolte
Triplé US à l'issue d'un 400m d'anthologie. Lee Evans (à droite) et Larry James (à gauche) sont les premiers à descendre sous les 44 secondes.

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