Dernière mise à jour : 22 avril 2010 Dernière édition : mars 2010

Les grands moments de l'athlétisme

juin 2000, Vincent Spletinckx

Roger Bannister, Le “mur” des 4 minutes au Mile

De par une longue histoire riche en événements et confrontations sportives mémorables, la distance anglo-saxonne du Mile a toujours occupé une place particulière au sein des distances athlétiques les plus prisées. Du Finlandais Paavo Nurmi au Marocain Icham El Gerrouj, les plus grands spécialistes du demi-fond s'y sont mesurés. James Lovelock, Gunder Haegg, Herbert Elliott, Peter Snell, Jim Ryun, Steve Ovett, Sebastian Coe et Noureddine Morceli ont en effet détenu tour à tour le record du monde de cette distance équivalente à 1.609,4 mètres. Pourtant, un nom plus que tout autre est parvenu à illuminer cette épreuve d'une aura supplémentaire, celui du Britannique Roger Bannister, le premier athlète à avoir brisé le “mur” des 4 minutes sur la distance.

Une épreuve historique

L'athlétisme, à l'instar de nombreuses autres activités sportives, a, de tout temps, offert à l'homme la possibilité de se surpasser afin de repousser ses propres limites. Aucune barrière, pourtant, n'a eu le retentissement de ce que l'on a longtemps appelé “le mur des 4 minutes sur le Mile”. Dès 1865, l'Anglais William Richards avait couvert la distance en 4’17”2 à Manchester. Ce n'est qu'en 1881 que cette performance fut améliorée par l'Ecossais William Cummings, un coureur professionnel, en 4’16”. Cinq ans plus tard, à l'occasion d'une confrontation marquante entre amateurs et professionnels, Cummings s'inclinait face au Britannique Walter George, auteur d'une fantastique performance en 4’12”8. Ce record résistera par ailleurs à tous les assauts pendant près de trente ans! Le 23 août 1923, sur la piste olympique de Stockholm, le légendaire Finlandais Paavo Nurmi, pourtant loin d’être un spécialiste du Mile, inscrivit à son tour son nom sur les tablettes en parcourant la distance dans le temps de 4’10”4. Dix ans plus tard, au cours d'un match organisé à Princeton entre universités américaines et britanniques, le Néo-Zélandais James Levelock, futur champion olympique du 1.500 m à Berlin, s'envola vers un nouveau record mondial en 4’07”6.

Une barrière infranchissable

Dans la seconde moitié des années 1930, Glenn Cunningham et Sidney Wooderson firent évoluer modestement le record du Mile, mais c'est véritablement la confrontation entre les deux coureurs de demi-fond suédois d'exception qu'étaient Gunder Haegg et Arne Andersson qui fit entrer l’épreuve dans une ère nouvelle. En l'espace de trois années à peine, les deux hommes s'emparèrent à six reprises du record de la discipline. A l'issue d'une fantastique confrontation finale, le 17 juillet 1945 à Malmoe en Suède, Haegg coupa le fil dans le temps de 4’01”4 devançant Andersson, second en 4’02”2, de quelques mètres. Au cours des huit années qui suivirent, aucun autre athlète ne parvint à approcher cette performance, à tel point que l'on en vint à envisager la possibilité d’une limite humaine. A l'instar des légendes aériennes qui avaient fleuries avant que le “mur” du son ne soit franchit par le Bell X-1 en 1947, les théories les plus farfelues furent émises au sujet du “mur” des 4 minutes sur le Mile. Les nombreuses tentatives infructueuses se succédant, chacun imagina que cette barrière était littéralement infranchissable. Tel le cône d'ondes formé par un avion franchissant le mur du son, celui formé par l'athlète se surpassant pour franchir le mur des 4 minutes, réduirait à néant les efforts de ce dernier. Le décor était donc planté pour que tout athlète réalisant l’invraisemblable entre automatiquement dans la légende.

Découverte de la course à pied

Roger Bannister est né le 23 mars 1929 à Harrow en Grande-Bretagne. Il découvrit la course à pied très jeune en parcourant les dunes de sable fin qui agrémentent le littoral. Par plaisir dans un premier temps. Par nécessité ensuite, afin de rejoindre la maison familiale lors des raids aériens de l’aviation allemande sur Londres. Par opportunité, enfin, parce que ses performances athlétiques lui permirent de se faire accepter par ses camarades de classe, tandis que ses résultats scolaires ne l’autorisaient pas à se distinguer. Malgré une première victoire au cross annuel de la localité, Roger abandonna quelque peu la course à pied pour s'orienter vers d'autres sports. Ainsi pratiqua-t-il respectivement, mais sans grand succès, le rugby et l'aviron.

Oxford

En octobre 1946, Roger Bannister entama des études de médecine à l'Université d'Oxford. Il y constata rapidement qu'un “homme sans sport est comparable à un bateau sans voile”. Aussi revint-il tout naturellement vers la piste. Malgré les “encouragements” du responsable des installations sportives qui estimait que “tu ne feras jamais rien de bon en tant que coureur”, Roger Bannister réussit à couvrir son premier Mile en 4’53” à l'âge de 17 ans. A l'issue de cette prestation, le secrétaire de l'Association Olympique Britannique s'approcha de lui pour lui confier: “Arrête de rebondir ainsi à chaque foulée et tu pourras gagner 20 secondes!” Effectivement, au printemps 1947, Bannister saisit la première opportunité de représenter son université au stade de White City pour remporter une course en 4’30”8. Cette compétition lui offrit également la possibilité de lier connaissance avec James Lovelock et Harold Abrahams. Pourtant, malgré ces progrès encourageants, il sembla peu à peu se reposer sur ses lauriers. Il est vrai que de nouvelles responsabilités au sein de l'Oxford Athletic Club l'accaparaient. D'autre part, Bannister persistait à envisager l'athlétisme comme une occupation annexe à ses études. Bien que l'école d'athlétisme d'Oxford ait formé près d'une douzaine de champions olympiques au cours des trente années précédentes, l'esprit de l'Achilles Club pouvait s'apparenter à la devise: “Athlètes pour le plaisir”. Enfin, contrairement à la plupart des athlètes américains de l’époque, Roger s'entraînait sans coach, préférant apprendre au contact d'autres athlètes.

L’inspiration

Lorsque furent organisés en 1948 à Londres les premiers Jeux Olympiques de l'après-guerre, Bannister considéra qu'il était trop jeune pour y participer. Cependant, lorsqu'il parvint à améliorer son record personnel de près de cinq secondes pour le porter à 4’18”7, il changea d'avis. Malgré une brillante cinquième place en 4’17”2 aux championnats nationaux, il ne fut malheureusement pas sélectionné. Travaillant au village olympique pendant les compétitions, Bannister fut cependant grandement impressionné par les idéaux olympiques du sport et de la compétition. Un voyage aux Etats-Unis, l'année suivante, souligna également la nécessité qu’il aurait de se soumettre à un entraînement rigoureux pour parvenir au sommet. A Princeton, sous le regard de Lovelock, Bannister remporta toutefois le Mile des championnats entre universités dans le temps de 4’11”1. Bannister s'entraînait à présent à raison de quatre jours par semaine. Lorsque les résultats se firent attendre, il décida de s'inspirer des méthodes d'entraînement appliquées par Gunder Haegg et qui consistaient essentiellement à alterner un rythme de course lent et rapide de manière répétée. Dans le même état d'esprit, Bannister choisit de s'investir sur des distances relativement courtes afin de travailler sa vitesse de pointe. Ainsi le retrouva-t-on, au cours de la saison 1950, opposé au grand Jamaïcain Arthur Wint (champion olympique du 400m à Londres) sur la distance du demi-mile. Le Britannique s'inclina honorablement d'une demi seconde (en 1’52”1), donnant l'impression “d'un petit garçon courant après son grand oncle”. A Bruxelles, sur 800 m, Bannister réussit un temps de 1’50”7.

Objectif olympique

Alors que les Jeux Olympiques approchaient, Roger Bannister intensifia ses efforts, s'entraînant désormais à raison de cinq jours hebdomadaires. En avril 1951, à l'occasion du Benjamin Franklin Mile de Philadelphie, il s'imposa dans le temps de 4’08”3, parcourant le dernier tour de piste en 56”7. Il occupait alors le 20e rang sur les tablettes mondiales et, vu l'excellence de sa vitesse terminale, de nombreux spécialistes s'accordaient à faire de lui un espoir olympique sur le 1.500 m. Remportant une importante série de courses successives à Oslo, Dublin et Stockholm, l'athlète britannique sembla confirmer ces espoirs. En juin, sur 440 yards, il réussit l'excellent temps de 51” (soit environ 50”8 sur 400 m). Il fut cependant sévèrement battu (3’48”6 contre 3’47”), peu après, par le Yougoslave Otenhajmer sur 1.500 m. En août 1951, réalisant que la concurrence serait particulièrement rude aux Jeux, il décida de se retirer pour préparer activement la saison olympique, redécouvrant par la même occasion la joie originelle de la course loin des stades et des compétitions officielles. Il avait décidé de ne participer qu'à un minimum de courses avant les Jeux afin de se réserver pour le moment crucial. Cette méthode de préparation fut toutefois vivement critiquée par les médias qui considéraient que l’athlète britannique cherchait à éviter ses futurs adversaires. A Helsinki, Bannister parvint cependant à figurer plus qu'honorablement en finale olympique, arrachant une quatrième place en 3’46” derrière Barthel, McMillen et Lueg. Les critiques à son encontre étaient nuancées, mais la morosité consécutive au fait qu'aucun athlète britannique n'ait conquis de titre ne fit rien pour les adoucir.

To run or not to run

A l'instar des premières conquêtes de l’aviation, la question n'était désormais plus de savoir si la barrière des quatre minutes pouvait être franchie, mais quel serait l’athlète qui y parviendrait. Quel serait celui qui, le premier, bénéficierait des meilleures conditions météorologiques. Au mois d'avril 1954, Bannister, au sommet de sa forme, parvenait à exécuter régulièrement des séries de 10 fois 400 m en 59” à l'entraînement. Il avait décidé d'effectuer sa première tentative à l'occasion d'une course organisée sur la piste d'Oxford, le 6 mai 1954. Malheureusement, ce jour là, le vent soufflait par rafales soutenues et jusqu'à la dernière minute Bannister songea à annuler sa tentative. Dans le train qui le conduisait vers Oxford, il acquit cependant la conviction qu'il était au sommet de ses capacités physiques et psychologiques, capable s’il le fallait de couvrir la distance en 3’56”. Une pareille occasion ne se présenterait peut-être plus. Vers 18 heures, après une légère averse, le vent sembla se calmer quelque peu et le départ de la course fut donné. Dès le coup de pistolet, devant une foule d'un millier de personnes, Chris Brasher prit la tête, couvrant le premier tour de piste en 57”5. En pleine confiance, Bannister criait, avec une certaine impatience, “plus vite!” Mais Basher imprimait le rythme idéal, passant le cap de la mi-course en 1’58”. Se relâchant quelque peu, Bannister prit alors la foulée de Chris Chataway qui se portait en tête, couvrant les trois quarts de la distance en 3’00”7. A environ trois cent mètres du but, Bannister déborda Chataway et, allongeant sa foulée, poursuivit son effort jusque sur la ligne. Il avait couvert le dernier tour de piste en moins de 59 secondes. Une fois la ligne d’arrivée franchie, Bannister s'écroula, perdant pratiquement conscience l’espace de quelques instants. Pourtant, avant même l'annonce officielle, il savait qu'il avait gagné son pari. La performance énoncée par le speaker (3’59”4) se perdit dans les clameurs d'une foule en délire.

Duel à Vancouver

Du jour au lendemain, Roger Bannister devint un véritable héros de l'athlétisme moderne. Invité à participer à diverses émissions télévisées il fit également le voyage jusqu'aux Etats-Unis, sa renommée ayant atteint une dimension planétaire. Pourtant, un mois et demi à peine après l'exploit d'Oxford, l'Australien Jim Landy, également aidé par la présence de Chris Chataway, et bénéficiant de conditions climatiques nettement plus favorables, balaya le récent record du Mile en couvrant la distance en 3’58” à Turku, en Finlande. Loin de sous-estimer Landy, Bannister considéra que la confrontation qui devait les opposer aux Jeux de l'Empire Britannique à Vancouver au Canada en prendrait une importance toute particulière. Ce duel ne serait pas sans rappeler ceux qui opposaient Haegg et Andersson au début des années 1940. Craignant une confrontation tactique se résumant à un temps final médiocre, Bannister choisit d'inciter Landy à imprimer un train particulièrement soutenu. Pour ce faire, quelques jours avant les compétitions, le Britannique se fit un devoir de remporter une course très lente en bouclant son dernier tour dans le temps très rapide de 53”8, histoire de montrer à Landy qu'il serait préférable de ne pas opter pour une tactique de course lente. Le stratagème fonctionna au-delà de toutes ses espérances. Ainsi, à Vancouver, dès le passage des 200 m, l'Australien prit la tête de la course, bouclant le premier tour en 58”2, loin devant Bannister (59”2). A la fin du second tour, Landy augmenta encore son avantage. Abandonnant son tableau de marche, Bannister choisit alors de remonter progressivement sur son adversaire, au risque d'émousser sa pointe de vitesse finale. A l'entrée du dernier tour, il avait réussi à revenir dans la foulée de son adversaire. Fatigué par cet effort violent, Bannister guetta avec une certaine appréhension la défaillance de Landy. Convaincu que ce dernier ne pourrait maintenir un tel rythme jusqu'à l'arrivée, il choisit de le déborder à l'entrée de la ligne droite. L'espace d'un instant, Landy se retourna sur sa gauche, mais l'attaque du Britannique le surprit sur sa droite. Ayant grignoté quelques précieuses foulées d’avance, Bannister franchit la ligne en vainqueur en 3’58”8. Pour la première fois, deux hommes descendaient sous les quatre minutes au Mile. Un monument de l'athlétisme.

Consécration finale

Trois semaines plus tard, à Berne, Bannister effaça définitivement sa déconvenue des Jeux Olympiques d'Helsinki en remportant de brillante manière le titre européen du 1.500 m dans le temps de 3’43”8. Il mit ensuite un terme à sa carrière athlétique et entreprit une carrière de neurologiste avant de s'orienter vers la recherche scientifique appliquée. Au début des années 1960, il fut l'un des pionniers de l’instauration des tests visant à déterminer si les athlètes faisaient usage de produits dopants. En tant que Président du Conseil des Sports de Grande-Bretagne, il organisa l'introduction systématique de ces tests dans le courant des années 1970. Peu après un accident de la circulation qui faillit lui coûter la vie en 1975, Sir Roger Bannister fut fait chevalier par la couronne britannique. Aujourd’hui âgé de septante et un ans, il réside à Oxford en compagnie de son épouse Moyra. Parce qu'il fut le premier à franchir une barrière longtemps considérée comme infranchissable, Roger Bannister est entré de plain-pieds dans la légende de l'athlétisme. Repoussant les limites sportives de son époque, il ne considéra pourtant jamais les titres de gloire comme une fin en soi, mais il était davantage attiré par la recherche d'un réel plaisir de courir. “Nous courons, non pas parce que nous pensons que cela nous fait du bien, mais parce que nous y prenons du plaisir et que nous ne pouvons nous en empêcher” aime-t-il à rappeler. Avec le recul, Roger Bannister nous apparaît également, de manière quelque peu nostalgique, comme représentatif d'une époque d’amateurisme où les athlètes de haut niveau couraient davantage pour la beauté du sport que pour gagner de l'argent.

Notes

BIBLIOGRAPHIE Encyclopédie Mondiale du Sport, Le Sport de A à Z; (Paris, Vaillant-Miroir-Sprint Publications, 1980), pp.456-458 BANNISTER Roger, The Four Minute Mile; (New York, The Lyons Press, 1955) éd. 1994 CLASH James M., “Faster, Faster” in Forbes Global, 3/4/2000, pp.94-5. MATTHEWS Peter, The GUINNESS BOOK of Track & Field Athletics, Facts & Feats; (Londres, Guinness Superlatives Ltd., 1982), pp.24-34.

Photos & video(s) *

Le 6 mai 1954, Roger Bannister devient le premier homme à briser la barrière des 4 minutes sur le Mile.
Roger Bannister, Le “mur” des 4 minutes au Mile
Encore très jeune et manquant d'expérience, Roger Bannister ne réussit pas à se qualifier pour les Jeux de Londres en 1948. Pour progresser, il s'inspira des méthodes d'entraînement du coureur suédois Gunder Haegg visant à améliorer sa vitesse.
Roger Bannister, Le “mur” des 4 minutes au Mile
Grâce à une sérieuse préparation, pourtant critiquée par certains médias, Roger Bannister (au centre) décroche une honorable 4e place sur 1500m aux Jeux d'Helsinki 1952.
Roger Bannister, Le “mur” des 4 minutes au Mile
Le 6 mai 1954, à Oxford, Roger Bannister devient, en 3'59"4, le premier homme à descendre sous les quatre minutes sur la distance du Mile.
Roger Bannister, Le “mur” des 4 minutes au Mile
Roger Bannister exténué à l'arrivée du Mile historique qu'il vient de couvrir sur la piste d'Oxford.
Roger Bannister, Le “mur” des 4 minutes au Mile
Aux Jeux de l'Empire Britannique, organisés à Vancouver en août 1954, Roger Bannister devance l'Australien Jim Landy. Pour la première fois, deux athlètes descendent sous les 4 minutes au Mile.
Roger Bannister, Le “mur” des 4 minutes au Mile
Roger Bannister, en mars 2002, aux côtés de la Reine Elisabeth II, quelques mois avant l'organisation des Jeux du Commonwealth à Manchester.

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