Les grands moments de l'athlétisme
juin 2001, Vincent Spletinckx
Le 400 m : des origines à nos jours (1)
A la frontière entre le sprint pur et le demi-fond, le 400 mètres est une épreuve athlétique à part, tel un “carrefour des vertus” comme l'écrit Robert Parienté. C'est assurément l'une des disciplines les plus exigeantes sur laquelle apparaissent des phénomènes physiologiques inconnus des sprinters de 100 et 200 mètres.
Elle est caractérisée par un essoufflement progressif, une accélération du rythme cardiaque, une dette d'oxygène, une fatigue musculaire et une asphyxie qui se manifeste après 30 à 35 secondes de course et contre laquelle il convient de lutter pendant une bonne dizaine de secondes afin de boucler le tour de piste sans trop faiblir.
On comprend mieux, dès lors, que cette épreuve ait exigé, au cours des âges, des qualités exceptionnelles des athlètes qui s’y sont successivement mesurés. L’histoire de cette épreuve est donc tant dramatique qu’héroïque. Ouvrons un premier chapitre consacré aux performances des chevaliers du tour de piste qui ont marqué l'histoire.
Origines
Inspiré du double stade (384 m) des Jeux Olympiques antiques, le 400 mètres moderne est né du découpage pratiqué par les Britanniques à partir de la distance de référence du mile. Peu à peu, le 400 m s’est forgé une place à part dans le programme athlétique, se distinguant tant des épreuves de sprint court que du demi-fond. Ce n’est pourtant qu’à partir des années 1840 que les athlètes professionnels anglais et américains s’y intéressèrent réellement à l'occasion de paris à enjeux divers.
La première performance digne de foi fut réalisée en 1865 par l’Anglais Guy Tim en 50”5. Trois ans plus tard, lors des championnats d’Angleterre à Londres, Edward Colbeck fut bien près de passer sous la barrière des 50 secondes, lorsqu’il entra en collision avec un mouton ! “Le solide Colbeck, un instant déséquilibré, reprenait sa course... et bouclait son parcours en 50.4” pouvait-on lire dans le magazine Sporting life. Le 20 septembre 1879, à New York, c’est l’Américain Lon Myers, athlète aux “jambes extraordinairement longues”, qui réussit à couvrir un 440 yards en 49”2 (soit moins de 49” au 400 m) sur une piste de 220 yards aux virages très serrés. Deux ans plus tard, Myers porta son record mondial du 440 yards à 48”8 (48”5 sur 400 m) à Philadelphie. Malgré une santé qui se détériorait rapidement, il réussit encore 48”6 en 1886 et en 1887. Malheureusement, “la machine à courir” s’abîmait inexorablement et Myers disparut définitivement en 1899 emporté par une pneumonie.
Premiers champions
Les premiers Jeux Olympiques de l'ère moderne furent organisés à Athènes en 1896. Le champion olympique du 100 m, l'Américain Thomas Burke réalisa un doublé unique en emportant le titre sur 400 m dans le temps certes très modeste de 54”, mais sur une piste, il est vrai, impossible. Le plus grand coureur du tournant du siècle n’était pourtant pas Burke, mais son compatriote Maxey Long, qui lui succèda aux Jeux de Paris en 1900 dans le temps de 49”4. De retour au pays, sur une piste de 320 mètres, celui-ci améliora le record mondial pour le porter à 47”5. En octobre 1900, dans le New Jersey, il couvrit même un officieux 400 m en ligne droite dans le temps de 46”7 !
Jusqu’aux Jeux Olympiques de Londres en 1908, le 400 m se courait en ligne comme le 800 m. Toutefois, une bousculade, en finale, entre l’Américain Carpenter et le Britannique Halswelle, modifia le visage de l'épreuve. Carpenter fut disqualifié et ses compatriotes, en signe de solidarité, décidèrent de ne pas recourir l'épreuve. Halswelle prit donc seul le départ de cette seconde finale, demeurée unique dans l'histoire olympique, les couloirs démarqués par des cordes, et emporta le titre en 50”.
Quatrième aux Jeux Olympiques de Stockholm en 1912, l’Américain Ted Meredith émerge ensuite au plus haut niveau. Athlète de taille moyenne (1,75 m) mais puissant, Meredith est doté d’une vitesse de pointe non négligeable. En 1916, à Cambridge dans le Massachusetts, il efface Maxey Long des tablettes en couvrant un 440 yards à un seul virage dans le temps de 47”4, soit 47”1 au 400 m. La Première Guerre Mondiale le prive cependant d’un titre olympique.
L'Après-Guerre voit apparaître un champion britannique étonnant. D’origine écossaise, Eric Liddell se distingue rapidement sur toutes les distances du sprint, réalisant, par exemple, 9”7 au 100 yards en 1923. Aux Jeux Olympiques de Paris, en 1924, en raison de ses convictions religieuses, il renonce toutefois à participer au 100 m parce que la finale de cette épreuve se disputait un dimanche. Il laisse ainsi le champ libre à son compatriote Harold Abrahams (avec qui il partage la vedette dans le film “Les chariots de feu.”) Liddell termine troisième du 200 m avant de se concentrer sur la finale du 400 m. Sur une piste ne comportant qu’un seul virage, Liddell prend un départ fulgurant, passant au 200 m dans le temps, inouï pour l’époque, de 22”2. Sans donner de signe de fatigue, il coupe le fil d’arrivée après 47”6 de course, nouveau record olympique.
L'ère du sprint
Un instant ébranlés par la perte du titre olympique, les Etats-Unis s’apprêtent pourtant à faire entrer le 400 m dans une ère nouvelle. Le premier coup de semonce est donné par Emerson Spencer. Le 12 mai 1928 à Palo Alto, il améliore le record du monde en 47”0 en passant à la mi-course en 21”8 !
Quatre ans plus tard, en mars 1932, sur la même piste magique de l'Université de Stanford à Palo Alto, Benjamin Eastman, un maigre coureur éfilé à lunettes surnommé “White Blizzard” (tempête blanche), bouscule toutes les notions établies jusque-là sur la distance. Dès le coup de pistolet, Eastman part en trombe. Il est chronométré en 21”3 à la mi-course et parvient à tenir tant bien que mal jusqu’à la ligne d'arrivée du 440 yards qu’il franchit dans le temps extraordinaire de 46”4, soit 46”1 au 400 m ! Le record mondial est pulvérisé de près d'une seconde et le 400 m entre enfin dans l’ère du sprint.
Pourtant, à quelques mois des Jeux Olympiques de Los Angeles, Eastman abuse des compétitions et se disperse sur 800 m. Egalement atteint de sinusite, il se voit une première fois devancé par un inconnu, un certain Bill Carr, aux championnats universitaires du mois de juin (47” contre 47”2). La surprise est énorme, mais Carr prouve, aux sélections olympiques, que cette victoire n'était pas due au hasard. En 46”9, il devance une nouvelle fois Eastman.
Les deux hommes se retrouvent aux Jeux, le 5 août 1932 pour l'une des plus somptueuses finales olympiques. Décidé à asphyxier Carr dès le départ, Eastman tente le tout pour le tout et passe à la mi-course en 21”9. Carr est à deux mètres, mais il réduit son retard dans le virage et passe au 300 m en 33”8 contre 33”7 à Eastman. Dans la ligne droite, les deux athlètes sont au coude à coude. A vingt mètres du fil, Carr prend enfin l’avantage et l’emporte avec deux mètres d’avance en 46”2, meilleure performance officielle sur la distance métrique. Ni Carr, ni Eastman ne disputeront un autre 400 m. Le premier est victime d’un accident de voiture l’année suivante et le second se consacre au 800 m.
Un instant orpheline, la distance voit cependant apparaître un nouveau champion “sorti du néant” au début de l'année 1936. Au printemps, Archie Williams n’en est en effet encore qu’à 49”5 au 400 m. En l’espace de trois mois, il va améliorer son record de plus de 3 secondes ! Il réussit 47”7 en avril et 46”8 en mai. Aux championnats universitaires de Chicago, Williams passe à la mi-course en 21”5 et boucle le tour de piste en 46”1, nouveau record mondial de la distance métrique. Williams est le premier noir recordman mondial du 400 m. Il sera également le premier noir champion olympique de la distance au nez et à la barbe des nazis à Berlin. Malgré une dernière ligne droite difficile, Williams l’emporte effectivement de justesse devant le Britannique Brown en 46”5 (le temps électrique officieux affichant 46”66).
La génération perdue
Le déclenchement des hostilités empêchera deux athlètes d'exception non seulement de devenir éventuellement champions olympiques mais également de se rencontrer. En 1939, l’Allemand Rudolf Harbig, recordman mondial du 800 m (1’46”6), s'essaye sur 400 m. Au mois d’août, sur la piste de Francfort, il sort vainqueur d’un exceptionnel duel face à l'italien Mario Lanzi. Ce dernier est parti très vite, en 21”7 au 200 m, et a tenu tête à Harbig jusqu’à l’entrée de la dernière ligne droite (33”5). Conservant son équilibre jusqu'au bout, Harbig le passe pourtant irrésistiblement à 50 mètres du fil et l’emporte en 46”0, record mondial. Enrôlé dans les rangs de l'armée allemande, Harbig tombera sur le front russe en 1944.
Deux ans plus tard, aux Etats-Unis, Grover Klemmer, un jeune coureur de 20 ans doté d’une vitesse appréciable (20”9 sur 200 m), emporte le championnat des Etats-Unis à Philadelphie dans le temps de 46”0, égalant ainsi, à l'issue d’une course disputée en ligne, le record mondial d'Harbig.
La tempête des Caraïbes
Les quatre années de conflit ont laissé le 400 m exsangue de ses meilleurs spécialistes. C’est pourtant à ce moment précis qu’émerge la plus formidable manne de talents que les Caraïbes aient connu. Trois athlètes venus de la Jamaïque, bénéficiant des méthodes d’entraînement américaines, vont marquer profondément l’épreuve. Le premier champion à se distinguer est Herbert McKenley. Dès 1945, il décroche le titre de champion des Etats-Unis. Plus rapide que tous ses prédécesseurs (9”4 au 100 yards), McKenley appliquera tout au long de sa carrière une tactique qui consistait à démarrer à la manière d’un sprinter de 200 m et tenir le plus longtemps possible sa vitesse maximale. Explorant ainsi de nouveaux horizons sur la distance, le Jamaïquain couvre un 440 yards en 46”2 à Champaign en passant en 20”9 à la mi-course. En 1947, à Salt Lake City, il avale les 200 premiers mètres en 20”7 et termine à nouveau en 46”2, soit 45”9 sur 400 m. L’année suivante, il porte le record mondial du 440 yards à 46”0 (soit l’équivalent de 45”7 au 400 m) et efface officiellement Harbig et Klemmer sur 400 m en réalisant 45”9 à Milwaukee.
Alors qu’il fait figure de favori pour le titre aux Jeux Olympiques de Londres, McKenley perd peu à peu sa forme exceptionnelle. En finale du 400 m il couvre les 200 premiers mètres en 21”4. A la sortie du second virage, il commence à peiner et permet ainsi à son compatriote Arthur Wint, spécialiste du 800 m, de le remonter progressivement et de le passer à vingt mètres du fil. Wint l'emporte en 46”2 contre 46”4 à McKenley, mais il se claque en finale du relais 4x400 m, privant ainsi la Jamaïque d'une victoire certaine. Arthur Wint ne retrouvera jamais sa forme olympique sur 400 m. McKenley semble à nouveau s’imposer comme le favori de la distance pour l’olympiade suivante lorsqu’ émerge, en 1949, son compatriote George Rhoden. Ce dernier prend la mesure de McKenley (46” contre 46”1) dans un superbe duel sur la piste de Stockholm avant d’effacer le record mondial à Eskilstuna, en Suède, dans un effort solitaire de 45”8, après un passage en 20”9 à mi-course.
En finale des Jeux d'Helsinki de 1952, McKenley sait qu'il joue sa dernière carte. Battu à Londres par Wint en étant parti trop vite, McKenley a également vu le titre suprême lui échapper sur 100 m quelques jours plus tôt pour 1/100ème de seconde seulement ! Pour la première fois de sa carrière, “Hurricane Herbert” choisit la prudence. Parti trop lentement, il se retrouve à la mi-course avec un handicap de plusieurs mètres sur Rhoden. Dans la dernière ligne droite, il jete toutes ses forces dans la bataille et remonte son adversaire centimètre par centimètre. A mi-ligne droite, il est encore à 1,5 m. A trente mètres, il est à un mètre. Dans un dernier sursaut, Rhoden franchit la ligne avec un demi-mètre d’avance dans le temps de 45”9. Un 400 m grandiose, mais Herbert McKenley ne sera jamais champion olympique individuel sur 400m.
Le 4x400 m lui offrira une dernière chance que ce grand champion saisira de manière magistrale. Troisième relayeur de la Jamaïque, il reçut le témoin avec douze mètres de retard sur l’Américain Charles Moore, champion olympique du 400 m haies. Alors, McKenley déploya son immense foulée et refit progressivement son retard, passa Moore à mi-ligne droite, et transmis le témoin à Rhoden avec un demi-mètre d'avance. Herbert McKenley venait de boucler son tour de piste en 44”6 ! Rhoden conserva un mince avantage sur l’Américain Whitfield et la Jamaïque pulvérisa le record mondial de plus de quatre secondes en 3’3”9. McKenley était enfin champion olympique.
Premiers pas en altitude
En mars 1955, les Jeux Panaméricains sont organisés à Mexico. C’est la première fois qu’une compétition d’envergure a lieu en altitude. Bénéficiant de ces conditions particulières, les Américains Lou Jones et Jim Lea effacent Rhoden des tablettes mondiales. Passant à la mi-course en 21”3, Jones l’emporte en 45”4 devant Lea (45”6). Revenu au niveau de la mer, Jones réalise 45”8 au 440 yards (soit 45”5 sur 400 m). Aux sélections olympiques de Los Angeles, il améliore encore son propre record mondial pour le porter à 45”2, laissant Lea à cinq mètres !
Pourtant, les Jeux de Melbourne 1956 disputés en novembre, ne le trouveront pas au meilleur de sa forme et c'est son compatriote Charles Jenkins qui sauvera l’honneur des Etats-Unis en l’emportant face aux rafales de vent en 46”7 devant l’Allemand Haas.
Un 400 mètres dramatique
Peu avant les Jeux Olympiques disputés à Rome en 1960, les Etats-Unis semblent à la recherche d’une relève qui se fait attendre. L'année précédente, l'Allemand Carl Kaufmann a effacé le record européen d’Harbig en le portant à 45”8. Quelques mois avant les Jeux, sur la piste de Berlin, Kaufmann descend même à 45”4 et se place parmi les grands favoris pour le titre olympique. Alors que le danger se précise, les Américains comptent principalement sur leurs deux jeunes prodiges que sont Yerman et Young. Ils seront pourtant sauvés du désastre par un athlète qui, comme Archie Williams, sortira de “nulle part” quelques semaines avant les Jeux.
Venu du basket-ball, Otis Davis était déjà âgé de 26 ans lorsqu’il fut remarqué en 1958 par l’entraîneur Bill Bowerman. Malgré des débuts décourageants en hauteur, Davis démontra rapidement des dons de vitesse et de résistance étincelants. En quelques semaines, il devint champion de la côte Pacifique du 200 m en 21”1. Après avoir réalisé l’équivalent de 45”9 sur 400 m, il se qualifia pour les Jeux. A Rome, tandis que ses compatriotes paraissaient en difficulté, Davis emporta sa demi-finale en se promenant en 45”5.
En finale, l’athlète américain choisit de partir prudemment. Il ne se laisse pas emporter par la fougue du Sud-Africain Spence qui passe la mi-course en 21”2. Davis passe en 21”8. Il produit alors une accélération si brutale que tout le stade pousse un cri d'étonnement. Il entre dans la dernière ligne droite après 32”6 de course, ayant couvert le virage dans le temps inouï de 10”8 ! A mi-ligne droite, il commence toutefois à craquer et zigzague dangereusement dans son couloir. A la corde, Carl Kaufman revient progressivement sur lui. Les deux hommes plongent en même temps sur la ligne d’arrivée. Il faudra attendre pendant quelques minutes le développement de la photo-finish pour les départager. Tous les deux ont pulvérisé le record mondial de la distance. Sur cette piste qui n’est pas considérée comme très rapide, ils sont les premiers à briser la barrière des 45 secondes en 44”9. Le chronométrage électrique donnera la victoire à Otis Davis (qui, clin d’oeil de l’histoire, portait le dossard numéro 400) d’un souffle en 45”07 contre 45”08 à Kaufman...
(à suivre)
Notes