Les grands moments de l'athlétisme
septembre 2001, Vincent Spletinckx
Le 400 m : des origines à nos jours (2)
Tandis que le monde entre dans la décennie formidable des années 1960, symbolisée par la palpitante conquête de l’espace, le 400 m masculin entame, lui aussi, son ère sidérale. Une génération exceptionnelle de sprinters américains bouleverse la discipline et, brisant au passage l’ultime barrière chronométrique, celle des 44 secondes, fige l’épreuve pour plusieurs décades.
Une occasion manquée
Le premier exploit de la décennie a lieu le 25 mai 1963 sur la piste de Tempe en Arizona. Adolph Plummer, grand coureur puissant, couvre un 440 yards en 44”9 après un passage à la mi-course en 21”7. Parce que personne n’a pensé à placer des chronométreurs à hauteur de la ligne du 400 m, il perd l’opportunité de réussir un sensationnel 44”6. Officiellement il ne fait donc qu’égaler le record de Davis et Kaufmann sur la distance métrique.
Plummer ne retrouvera malheureusement jamais pareille occasion. Au contraire de son compatriote Mike Larrabee. Ce “vieux” coureur blanc, longtemps blessé et malchanceux, profite de sa 32e année pour réaliser la saison parfaite. En septembre 1964, après deux tentatives infructueuses en 1956 et 1960, il parvient enfin à briller aux Trials et gagne son ticket pour les Jeux de Tokyo. Il profite de l’occasion pour égaler le record mondial en 44”9. Il reste à ce jour le seul recordman mondial du 400 m à avoir réussi le “negative split” en couvrant la seconde partie de la course plus rapidement que la première (22”4 contre 22”5). En finale des jeux Olympiques, Larrabee part à nouveau prudemment. Il n’entre ainsi dans la dernière ligne droite qu’en cinquième position, mais remonte progressivement ses adversaires un à un pour l’emporter de justesse devant le Trinitéen Wendell Mottley en 45”15 au chrono électronique.
Dans l’ombre du géant
La seconde moitié des années 1960 voit apparaître aux Etats-Unis l’une des plus formidables générations de coureurs de 400 m que l’on ait jamais vue. Le chef de file de ce réservoir exceptionnel est Lee Evans. Ce coureur, non seulement rapide (20”5 sur 200 m), mais aussi très résistant, égale à son tour le record mondial du 400 m en 44”9 en 1967 et remporte, la même année, les jeux Pan-américains à Winnipeg en 44”95.
Pourtant, Evans doute de son avenir. Sur sa route se dresse effectivement l’ombre d’un géant. Ce monstre sacré que Lee Evans doit affronter sur le tour de piste n’est autre que son ami Tommie Smith, probablement le plus grand coureur de 200 m de tous les temps. Smith ne se contente pas du sprint court, il s’essaye sur 400 m et titille la barre des 45” à chacune de ses sorties.
En 1967, il n’effectue pourtant qu’une seule tentative sur la distance à San Jose en Californie. Coup d’essai, coup de maître: après des passages au 200 m en 21”7 et au 300 m en 33”4, Tommie Smith distance le courageux Evans dans la dernière ligne droite et coupe le fil en 44”5, nouveau record mondial. Malgré cette performance, on ne le reverra plus sur la distance.
La rage de Lee Evans
Grâce au renoncement de Smith, Lee Evans s’impose peu à peu au sommet et prend avec panache la relève. Pourtant, le 31 août 1968, à l’altitude de Echo Summit, c’est Vince Matthews qui porte le record mondial à 44”4. Quelques semaines plus tard, en finale des Trials olympiques, Evans prend toutefois une superbe revanche en remportant une course tout à fait folle dans le temps extraordinaire de 44”06. Pour une sombre histoire de spikes non-réglementaires, Evans (tout comme John Carlos en 19”92 sur 200 m) se voit pourtant privé de son authentique record du monde. Ce dernier revient à Larry James, qui en 44”19 a terminé sur ses talons et devance Ron Freeman (3e) et Vince Matthews (4e et dernier sélectionné pour le relais).
Autant Evans paraît musculeux et puissant, autant James, coureur à la silhouette fine, fait preuve d’une grande fluidité. Venu de la côte est des Etats-Unis et du 400 m haies, James a accompli d’énormes progrès au cours de la saison hivernale au point de couvrir un 440 yards lancé en relais en moins de 44”.
A l’aube de la finale olympique de Mexico, en cette journée historique du 18 octobre 1968, Lee Evans a pourtant d’autres soucis que la rivalité qui l’oppose à James. Effectivement, suite à la démonstration de Smith et Carlos sur le podium du 200 m et leur expulsion des Jeux, Lee Evans a tout d’abord songé à ne pas participer à la finale. C’est Smith lui-même qui lui conseille le contraire: “Cours, Lee, fais-leur voir qui nous sommes !”
Armé de cette motivation, c’est la rage au cœur que Evans s’installe dans ses blocks. Il est si concentré qu’il ne prête aucune attention à l’exploit que réalise Bob Beamon au saut en longueur (8m90) quelques minutes avant le départ: “J’étais tellement remonté que je voulais passer au 200 m en 20”6. En fait, j’ai couru plus vite que je ne l’avais jamais fait auparavant en 21”3.” Dans la courbe, sachant que James l’avait en point de mire, Evans poursuivit son effort pour passer au 300 m après 32”3. Luttant au coude à coude, il parvient à préserver l’avantage sur la ligne et remporte le titre olympique.
Evans et James, respectivement en 43”86 et 43”97, crèvent tous deux la barrière des 44 secondes et font entrer le 400 m dans une ère nouvelle. Malgré l’avantage de l’altitude, ils réalisent un exploit exceptionnel qui ne sera renouvelé que vingt ans plus tard. Ron Freeman termine 3e en 44”41. C’est le premier triplé américain sur 400 m aux Jeux depuis 1904 !
Deux jours plus tard, les relayeurs Matthews, Freeman, James et Evans démolissent le record mondial du 4x400 m dans le temps fantastique de 2’56”16 à 44” de moyenne par relayeur. Ce record tiendra près d’un quart de siècle. Ron Freeman a même couvert sa portion de relais lancé dans le temps incroyable de 43”2 !
Duel à UCLA
A partir de 1970, deux grands (1m88) sprinters noirs américains émergent au plus haut niveau. Wayne Collett, qui a manqué de peu la sélection pour Mexico, et John Smith, futur entraîneur de renommée mondiale, sont tous deux entraînés par Jim Bush à l’université UCLA. Autant Collett se disperse et tente de mener de front une carrière sur 400 m et 400 m haies, autant Smith se concentre sur son sujet et étudie différentes tactiques de course. En 1971, John Smith se montre donc le plus consistant et remporte le titre Pan-américain à Cali en Colombie en 44”69. Un an plus tard, sur la piste synthétique d’Eugene (Oregon), les deux hommes se retrouvent pour un duel épique dans le cadre des épreuves de sélections olympiques. Le petit Fred Newhouse lance la finale sur des bases très élevées et passe à la mi-course dans le temps époustouflant de 20”5. Il craque dans la dernière ligne droite et laisse ainsi échapper une chance de sélection au profit de Vince Matthews (3e en 44”9). Collett l’emporte en 44”1 (chrono manuel) devant Smith en 44”3.
Quelques jours avant les jeux Olympiques de Munich, la malchance frappe John Smith victime d’une élongation dans une épreuve préparatoire. En finale, Vince Matthews créé la surprise en prenant le meilleur sur Collett dans le temps de 44”66. Les deux athlètes adoptent cependant une attitude nonchalante et méprisante sur le podium de telle sorte qu’ils se voient expulsés des Jeux. Le relais américain se retrouve ainsi décapité et la victoire du Kenya dans cette épreuve (en 2’59”8) confirmera le réveil africain amorcé sur la distance quatre ans plus tôt à Mexico.
El Caballo
En 1976, l’Américain Fred Newhouse s’est quelque peu assagi et il se qualifie aisément pour les jeux Olympiques de Montréal. En finale, il voit pourtant se dresser sur sa route la grande silhouette du Cubain Alberto Juantorena. Ce dernier, à l’instar de Harbig, spécialiste du 800 m (distance sur laquelle il vient de remporter le titre olympique devant notre compatriote José Van Damme), s’essaye sur 400 m. Newhouse sait que sa seule chance consiste à prendre le Cubain de vitesse. Aussi couvre-t-il les 200 premiers mètres en 21”1. Au passage des 300 m, couverts en 31”8, il conserve encore deux mètres d’avance. Dans la ligne droite, il résiste courageusement à la gigantesque foulée de Juantorena avant que ce dernier ne le passe irrésistiblement dans les derniers mètres: 44”26 contre 44”40. Notre compatriote Fons Brijdenbach termine par ailleurs à un souffle du podium dans le temps de 45”04. “El Caballo”, pour sa part, ne fera jamais mieux sur 400 m, même si, en 1978, il tente sa chance contre le record du monde d’Evans en altitude. A Cali, en Colombie, il est crédité de 44”27.
Un titre par défaut
Comme c’est le cas dans de nombreuses disciplines athlétiques, le boycott des jeux Olympiques de Moscou en 1980, décrété par le président Jimmy Carter, coupe les ailes à de nombreux athlètes américains sur 400 m. Le titre d’une discipline qu’ils ont remporté 12 fois en 18 finales se jouera donc par défaut. Dans la capitale soviétique, c’est Viktor Markin, un athlète russe quasiment inconnu, qui s’impose en 44”60 (record d’Europe) grâce à une excellente dernière ligne droite. Juantorena, opéré du tendon quelques mois auparavant, termine 4e en 45”09 et Brijdenbach est 5e. Markin, dont le record personnel a progressé de plus de deux secondes en douze mois, ne confirmera jamais son exploit olympique. Il sera battu à plusieurs reprises dans les meetings européens et n’approchera plus son temps de Moscou.
Le retour des Américains
A partir de 1981, les athlètes américains reviennent au premier plan grâce à Wiley (qui réalise 44”60), Nix et Robinson. C’est pourtant le Jamaïquain Bert Cameron qui s’impose, en 45”03, aux premiers championnats du Monde organisés à Helsinki en 1983. Cameron qui portera son record personnel à 44”50 aux Jeux de Séoul en 1988, renouait ainsi avec la tradition des grands coureurs jamaïquains lancée par McKinley, Wint et Rhoden trente ans plus tôt.
Aux jeux Olympiques de Los Angeles, en 1984, Alonzo Babers remporte l’épreuve en 44”27 et ramène aux Etats-Unis un titre qui leur a échappé depuis Munich. Dans cette course d’un niveau très élevé, Babers devance le jeune Ivoirien Gabriel Tiacoh, futur champion universitaire aux Etats-Unis en 1986 avec un chrono de 44”30. Malheureusement, gravement malade, ce dernier disparaîtra prématurément dès l’année suivante.
Peu à peu, une nouvelle génération d’excellents coureurs émerge outre-Atlantique. Son chef de file, Harry Butch Reynolds éclate au grand jour lors des sélections américaines en vue de championnats du Monde de Rome en 1987.
Né dans l’Ohio au sein d’une famille modeste, Reynolds a commencé par jouer au football, au basket et au base-ball avant de découvrir l’athlétisme tardivement à l’âge de 18 ans. Il réalise alors 48” au 400 m et décroche une bourse à l’université de Butler dans le Kansas. Grand (1m93), rapide (20”45 sur 200 m), mais fragile (il se blessera à de nombreuses reprises), Harry Butch Reynolds devient, en 1984, champion universitaire. Forçat de l’entraînement, l’Américain travaille énormément sa résistance et progresse rapidement. Aux Relais Jesse Owens organisés dans l’Ohio en mai 1987, il couvre, dans des conditions météorologiques difficiles, un 400 m en 44”10. C’est alors le meilleur chrono réalisé au niveau de la mer. Quelques semaines plus tard il réalise 44”13 aux championnats universitaires, puis 44”15 à Londres. Malheureusement, un mauvais refroidissement le terrasse à quelques jours des Championnats du Monde. A Rome, mortifié, souffrant de maux d’estomac, Reynolds doit se contenter de la troisième place en 44”80 derrière l’Allemand de l’Est Thomas Schoenlebe, qui porte le record d’Europe à 44”33, et Egbunike (44”56, mais 44”26 en demi-finale).
Du Capitole à la Roche Tarpéienne
En 1988, à peine remis sur pieds, Butch Reynolds est victime d’une élongation, un mois avant les sélections US pour les Jeux de Séoul. Sans l’aide de son frère Jeff, également coureur de 400 m de haut niveau (44”98), il aurait probablement abandonné là toutes ses illusions. En juin, sur l’excellente piste d’Indianapolis, il est cependant présent et livre un premier assaut au record mondial. Poussé par Danny Everett et Steve Lewis, Reynolds passe au 200 m en 21”4 et au 300 m en 32”1. Faiblissant légèrement par rapport à Evans à Mexico, il termine néanmoins en 43”87 et devance Danny Everett (43”98). Vingt ans après Evans et James, deux athlètes descendent à nouveau sous les 44 secondes.
Deux mois plus tard, par une douce soirée d’août à Zurich, Butch Reynolds va enfin réaliser l’exploit. Le Cubain Hernandez lance un 400 m de rêve, bientôt relayé par Innocent Egbunike qui, survolté, passe au 200 m en 20”9. Reynolds suit exactement le même tableau de marche qu’à Indianapolis (respectivement 21”4 et 32”2 aux 200 et 300 m) et rejoint Egbunike à l’entrée de la dernière ligne droite. Dans les cent derniers mètres, l’Américain se surpasse et réalise, en 11”1, la ligne droite la plus rapide depuis celle de Tommie Smith à San Jose en 1967, couvrant cette fraction de course pratiquement une demi-seconde plus vite que Evans à Mexico ! Passant la ligne d’arrivée avec près de dix mètres d’avance sur tous ses concurrents, Reynolds efface Evans des tablettes et réalise un fantastique 43”29.
Grandissime favori pour le titre aux Jeux de Séoul, Reynolds va pourtant commettre une grave erreur tactique en finale. Bien qu’idéalement placé au 3e couloir, il laisse Steve Lewis prendre le large dès les premiers mètres. Au passage du 200 m, atteint en 21”7, Reynolds accuse déjà un retard de 27/100e sur son compatriote. Au 300 m, Lewis a encore accentué son avantage. Il passe en 32”1 contre 32”6 à Reynolds. Ce dernier, à l’instar de Herbert McKinley à Helsinki en 1952, va tenter de réduire son retard dans l’ultime ligne droite qu’il couvre en 11”3. Ce n’est pourtant pas suffisant et Steve Lewis devient champion olympique en 43”87, conservant un léger avantage de 6/100e sur la ligne. Danny Everett termine troisième en 44”09 et permet ainsi aux Américains de réaliser leur premier triplé depuis Mexico.
Harry Butch Reynolds trouvera une certaine consolation en remportant, en compagnie de Everett, Lewis et Robinzine, le relais 4x400 m dans le temps de 2’56”16, égalant, au centième près, le record mondial établi par Matthews, Freeman, James et Evans à Mexico. Malgré une volonté évidente de prendre une éclatante revanche, Reynolds ne retrouvera ni en 1989, ni en 1990, sa forme olympique. De plus, à l’issue du meeting de Monaco, en 1991, il est contrôlé positif et écope de deux années de suspension. Réhabilité dès 1992, Reynolds tente néanmoins de revenir au premier plan. Toutefois, malgré des chronos d’excellente facture en 44”12 et 44”13 ainsi que deux secondes places aux championnats du Monde, en 1993 et 1995, il ne parviendra jamais à décrocher le titre suprême.
Il est vrai qu’entre-temps la maîtrise du 400 m avait déjà changé de mains...
(à suivre)
Notes
Photos & video(s) *
Lee Evans et Larry James sont les premiers à briser la barrière des 44 secondes en finale des jeux Olympiques de Mexico 1968.
Mike Larrabee (au centre) arrache la victoire au Trinitéen Wendell Mottley dans les dernières foulées du 400m olympique des Jeux de Tokyo 1964.
Coup d'essai, coup de maître. Le 20 mai 1967 à San José en Californie, Tommie Smith devance Lee Evans et s'attribue le record mondial du 400m en 44"5 (manuel).
Aux jeux Olympiques de Mexico en 1968, Lee Evans (au centre) et Larry James (à droite), réalisent respectivement 43”86 et 43”97 devant Ron Freeman (à gauche). Evans et James sont les premiers à briser l’ultime barrière, celle des 44 secondes au 400 m. Il faudra attendre 20 ans pour que cet exploit soit renouvelé.
Ephémère recordman mondial de la distance en 1968, l'Américain Vince Matthews devient, en 44"66, champion olympique à Munich en 1972 devant son compatriote Wayne Collett.
Aux jeux Olympiques de Montréal en 1976, après avoir remporté le titre sur 800 m, Alberto Juantorena s’impose sur 400 m en 44”26 et devance l’Américain Fred Newhouse.
En l'absence des Américains, le Soviétique Viktor Markin s'impose aux Jeux de Moscou 1980 devant Juantorena (4e) et notre compatriote Brijdenbach (5e).
Alonzo Babers est l'un des athlètes qui symbolisent le retour des Américains après le boycott des Jeux de Moscou. Il s'impose à Los Angeles en 1984 dans l'excellent temps de 44"27.
Au meeting de Zurich, en août 1988, Harry Butch Reynolds efface le record mondial de Lee Evans pour le porter, à l’issue d’une dernière ligne droite exceptionnelle, à 43”29. Il devance Danny Everett (à gauche) et Innocent Egbunike (au centre).